Mon interview dans l'Express du 5 décembre 2018

Publié le 05/12/2018 à 11H25

J'ai répondu aux questions de l'Express sur, entre autre, la nécessaire justice ficale, la place essentielle des partenaires sociaux pour sécuriser les évolutions en cours, le rôle des agents publics à valoriser. 

 

 

Le mouvement des Gilets jaunes qui a débuté hors des organisations syndicales révèle-t-il votre difficulté, voire votre incapacité à « sentir » le terrain ?

C’est totalement faux ! Cela fait des mois que nous alertons ce gouvernement sur le mal-être social, sur les difficultés de pouvoir d’achat liée à la précarité, à la faiblesse des salaires et à des déroulements de carrière dans la fonction publique qui sont parfois bloqués. Cette colère révèle également une fractures territoriale profonde, avec dans certains endroits une fuite des services publics. Tout ça, nous le dénonçons depuis longtemps. Je n’ai cessé d’alerter le gouvernement sur l’absence de politiques sociales assumées. L’exécutif a souhaité avoir une relation directe avec le peuple sans passer par les corps intermédiaires. Or ça ne marche pas. Il prend aujourd’hui en boomerang le jeu dangereux auquel il a joué.

 

Vous affirmez vouloir redonner du sens à la transition écologique.  Le gouvernement a-t-il raison de rester « droit dans ses bottes » sur la hausse de la taxe carbone ?

Arrêtons là aussi de jouer !  Nous sommes face à un enjeu de survie de l’humanité. N’oublions pas les conclusions alarmantes du rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) parues il y a tout juste un mois ! C’est notre point de départ. Il faut un pacte social autour de cette transition écologique.  Cela veut dire que nous ne pouvons pas revenir sur l’ambition. En revanche, nous devons revenir sur les allégements d’impôts accordés aux plus hauts revenus en début de quinquennat et qui empêchent aujourd’hui de réduire les inégalités sociales, et considérer l’impact négatif de la hausse des taxes sur les carburants pour ceux qui ne peuvent se passer de leur voiture. Cette taxe carbone a pour vocation à faire évoluer les usages de l’automobile mais nombre de salariés n’ont pas d’alternatives. La CFDT veut mettre en place un vraie prime transport et soutenir les plans de déplacement en entreprise, nous devons trouver des ressources. Revenons sur les choix fiscaux effectués depuis deux ans.

Vous souhaitez alors revenir sur la suppression de l’ISF ?

Oui mais pas seulement.  Nous demandons une tranche d’imposition supplémentaire sur les haut revenus et un relèvement des droits de successions sur les gros patrimoines. Après tout, 10% de la population détient 50% du patrimoine dans ce pays.

Comprenez-vous le raz-le bol fiscal dénoncé par une grande partie des Gilets jaunes ?

Le consentement à l’impôt a reculé parce qu’une partie de la population a conscience des injustices fiscales. La question n’est pas de savoir si nous payons trop d’impôts mais de savoir qui paye et pour quoi. Il faut reposer les bases d’une fiscalité juste, d’une individualisation de l’impôt, d’un impôt plus progressif, plus distributif et d’une contribution des plus hauts revenus plus importante.  Je crains que ce gouvernement utilise le ras-le-bol fiscal pour mieux justifier une baisse des dépenses publiques et une suppression de certains services publics. Cette petite musique est en train de monter.

Partagez-vous la revendication portée aujourd’hui par FO d’augmenter les salaires au risque de détériorer la compétitivité des entreprises françaises ?

Le drame sur ce sujet, c’est l’approche macro-économique. Effectivement au niveau global, le partage de la valeur ajoutée ne s’est pas déformé ces dernières années en défaveur des salariés. Mais il faut raisonner au cas par cas. Il est clair que dans les entreprises, des négociations salariales plus dynamiques doivent être lancées.  Les représentants du personnel doivent connaitre la répartition des richesses crées entre ce qui revient aux actionnaires, aux salariés et ce qui est réinvesti.  Dans la loi Pacte, un amendement portant sur davantage de transparence sur les salaires médians, et les écarts de salaires a été retoqué. C’est dommageable. Comment voulez-vous que les salariés acquiescent lorsque les rémunérations des patrons des boites du CAC 40 ont progressé de 14% en 2018 alors qu’eux voient leur pouvoir d’achat reculé.Quand une entreprise gagne de l’argent, ses salariés doivent forcément en bénéficier.

Nous sommes confrontés à un triple risque : la bombe des inégalités sociales, la bombe écologique et la bombe démocratique. Je ne tomberai pas dans le piège de traiter séparément ces trois risques.

La négociation sur l’assurance chômage est à mi-parcours. La dégressivité des allocations est-elle pour vous une ligne rouge infranchissable ?

Nous avons deux lignes de conduite pour cette réforme. Conserver une indemnisation de bon niveau pour les demandeurs d’emploi, ainsi que la possibilité de cumuler une activité réduite et le maintien d’allocations. La dégressivité n’a jamais prouvé son efficacité. C’est typiquement un raisonnement de technocrate qui présuppose le comportement des individus. Partout où ce système a été mis en place, aucun impact positif sur la reprise d’emploi n’a été noté.

En cas d’échec des négociations et de reprise en main de l’Unedic par l’Etat alors nous prendrons la responsabilité de quitter la gestion de l’Unedic. Nous ne participerons pas à la gestion d’un organisme si nous ne sommes plus décideurs pour fixer les règles d’indemnisation. Je reste persuadé que les partenaires sociaux sont de meilleures gestionnaires que l’Etat. Mais, il faut sortir de cette vision comptable suicidaire. L’assurance chômage à la française est un formidable amortisseur des chocs conjoncturels. Si nous ne l’avions pas eu en 2008, les conséquences de la crise auraient été bien plus sévères.

 L’autre dossier explosif de 2019, c’est celui des retraites...

C’est l’occasion de faire beaucoup mieux qu’aujourd’hui. Il ne s’agit pas de réaliser des économies, mais de rendre le système plus juste et plus lisible. Cette réforme est systémique : à chaque euro cotisé, il devra y avoir un même rendement pour tous, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Il faut consolider le système actuel par répartition. C’est le plus sûr. Nous pourrons garder des spécificités, mais il faut que l’on se solidarise les uns avec les autres, sans tabou. Aujourd’hui il y a un paquet de perdants : les femmes, les jeunes qui ont connu une période de précarité. Un salarié qui a travaillé toute sa vie et perçu un revenu tout juste supérieur au Smic touche seulement 37 euros de plus à la retraite que le minimum vieillesse. On peut faire mieux ! Nous demandons des retraites à 100% du Smic au minimum, le maintien du dispositif de carrière longue et de pénibilité, et la prise en compte des primes pour les agents publics. Nous allons aussi pousser pour que la réversion soit ouverte aux couples non mariés. C’est une évolution sociétale qu’il faut prendre en compte.

 

Qu’est-ce qu’un syndicat efficace aujourd’hui, alors que le paritarisme est menacé ?

Un syndicalisme utile. On peut exister sans paritarisme. Le syndicalisme n’est pas exempt de tout reproche et il peut mourir s’il ne fait pas la preuve de son utilité. Nous devons nous remettre en cause en permanence et être capable de peser sur le réel, porter des revendications au niveau national comme dans l’entreprise ou l’administration. La CFDT demande par exemple la prise en charge par les employeurs de la moitié de la complémentaire santé des agents publics, comme c’est le cas pour tous les salariés du privé grâce à un accord interprofessionnel signé en 2013. Le syndicalisme ne survivra que s’il trouve des réponses concrètes aux situations vécues. Mais il va survivre.

Que pensez-vous de la fin de l’emploi à vie annoncé par le gouvernement?

Le statut de la fonction publique ouvre l’indépendance, la neutralité, la continuité de services publiques et la possibilité pour l’employeur de demander aux agents d’être mobiles. Je m’oppose à l’idée de généralisation des contrats.  Il faut arrêter de taper sur les fonctionnaires ! Ce sont des infirmiers, des aides-soignants, des enseignants, des policiers, des agents de la justice, de la culture, des collectivités territoriales… qui font fonctionner notre pays. C’est scandaleux de les faire paraître uniquement comme des privilégiés, des coûts pour la nation alors qu’ils ont de moins en moins de moyens pour exercer leur mission. C’est de la pure démagogie.

 

Si l’objectif du gouvernement est la baisse du nombre de fonctionnaires dans une logique budgétaire, une précarisation des agents, alors on s’y opposera. L’employeur public s’applique parfois moins d’obligations qu’il n’en demande au privé. Les fonctions publiques crèvent de l’absence de dialogue social.