Interview au Figaro le 28/06/2017

Publié le 03/07/2017 à 11H45

Le projet de loi d’habilitation vous convient-il ?

Le projet de loi d’habilitation reprend le cadre dans lequel les discussions s’opèrent : je rappelle que toutes les mesures proposées dans ce projet ne seront pas forcément dans les ordonnances. Ceci étant dit, nous n’étions pas demandeurs d’une nouvelle réforme du Code du travail mais la méthode de la concertation choisie par le gouvernement nous convient. Elle permet de réagir aux propositions et de faire valoir nos contre-propositions. Est-ce que la règle du jeu sera respectée jusqu’au bout ? Nous ne sommes ni dans la confiance absolue, ni dans la défiance généralisée. Nous jugerons sur pièce à la fin du processus.

Quelles sont vos lignes rouges ?

La CFDT ne fonctionne pas tant en terme de lignes rouges que de propositions et d’alerte. Le syndicalisme n’est pas une force de témoignage, mais une force de propositions et de contre-propositions. Les sujets abordés sont complexes et les réponses ne peuvent pas être binaires. Notre objectif est de d’obtenir toujours plus pour les travailleurs. Entre les points d’accord et de désaccord,  nous jugerons l’équilibre global.

Quels sont les aspects positifs ?

Le renvoi de la négociation à l’entreprise sur certains sujets et le renforcement du rôle des branches sont une bonne chose. Il faut permettre aux entreprises de négocier les sujets qui visent l’organisation du travail. Et les six domaines sur lesquels les négociations doivent être menées au niveau de la branche doivent être conservés (salaire minimum, classification professionnelle, protection sociale complémentaire, formation, pénibilité et égalité professionnelle femmes hommes). Nous voulons en ajouter un septième : la qualité de l’emploi qui inclut les négociations sur le temps partiel À 24 h. Un autre point à creuser est le «chèque syndical» en entreprise qui vise à offrir aux salariés la possibilité d’adhérer à un syndicat de leur choix avec des ressources financées par l'employeur. Par ailleurs, nous soutenons tout ce qui sera fait pour accroître la possibilité d’expression des salariés sur leur travail.

Il y a quand même des points qui vous gênent…

Oui et nous y serons très attentifs. Si on veut renforcer le dialogue social, il faut renforcer le fait syndical. Des accords en entreprise ne doivent pouvoir être négociés et signés que par le représentant d’un syndicat. Il n’est pas question que des élus (délégué du personnel, membres du comité d’entreprise ou du CHSCT) non mandatés par un syndicat puissent le faire, en tout cas dans les entreprises de plus de 11 salariés. Nous serons aussi vigilants, si cette option est retenue, sur l’instance unique : elle devra pouvoir ester en justice, conserver les prérogatives des instances qu’elle remplace (DP, CE et CHSCT), traiter des questions de conditions de travail, d’hygiène et de sécurité, renforcer le droit d’expertise et demeurer une instance de proximité. Et, nous proposons qu’une telle évolution ne puisse intervenir que si les syndicats et les directions le décident par accord majoritaire.

Avez-vous évolué sur le plafonnement des indemnités prud’homales ?

Nous restons en désaccord avec cette mesure. On nous dit que les dommages et intérêts obtenus aux prud’hommes en France en cas de licenciement abusifs sont les plus élevés d’Europe. Mais les indemnités légales, qui sont le socle quand un salarié est licencié, sont parmi les plus basses! C’est pourquoi nous demandons leur augmentation. Je rappelle aussi que les délais de recours aux prud’hommes ont déjà été raccourcis en 2013. Et que des erreurs sur le formalisme peuvent aussi servir à cacher des problèmes sur le fond.  Enfin, nous voulons que les licenciements économiques soient validés en prenant en compte la santé de l’ensemble du groupe multinational, et non en se limitant à l’état de la filiale française.

Le gouvernement réfléchit à l’option de décaler dans le temps la mise en place des accords majoritaires. Qu’en pensez-vous ?

Je partage la volonté de Muriel Pénicaud de revoir les modalités du dialogue social pour le renforcer. Mais ce projet ne peut fonctionner que si on permet au syndicalisme de faire sa mue. Le fait que les accords, pour être validés, soient signés par des organisations ayant recueillies au moins 50% des voix aux élections (et non plus 30%) est un pas capital. Ces accords majoritaires doivent devenir la norme en 2019, nous ne souhaitons pas à priori changer de calendrier.

Comment analysez-vous le climat social ?

Le climat sociétal, politique et social est tendu : une vraie poudrière ! C’est la première chose que j’ai dite à Emmanuel Macron lors de notre rencontre. Les difficultés sociales sont toujours là et les Français expriment le besoin d’avoir plus de prise sur leur travail. Il faut redonner de la respiration à la société, recréer des marges de manœuvre au plus près des citoyens et des salariés. Les réformes sont nécessaires pour s’adapter aux révolutions numériques, écologiques, à la mondialisation. Mais il ne faut pas que cela se fasse sur le dos de travailleurs. C’est pourquoi je me réjouis que le contrat de chantier reste borné par les branches. Sinon, cela aurait été un mauvais signal.

La CPME dit que vous avez trouvé un accord sur le compte pénibilité. Est-ce exact ?

Une organisation n’a pas à s’exprimer au nom d’une autre et je n’ai rien conclu avec François Asselin, le président de la CPME! Les salariés qui voient leur espérance de vie altérée par leurs conditions de travail doivent avoir une juste réparation. Il faut aussi entrer davantage dans une politique de prévention. Pour les trois critères ergonomiques de pénibilité, on peut regarder à nouveau les choses pour que la mise en œuvre soit simplifiée sans revenir sur l’objectif. Mais les six autres critères doivent s’appliquer comme le prévoit la loi. Sur ce point, le patronat doit arrêter de pleurer et assumer ses responsabilités !

Emmanuel Macron vous aurait menacé d’étendre la moralisation de la vie politique encours à la vie syndicale si vous ne soutenez pas sa réforme ?

C’est du grand n’importe quoi. Jamais le président, ou son entourage, n’en a parlé lors de notre entretien. Et s’il l’avait fait, je l’aurai dénoncé. Ceci dit, La CFDT n’a rien à cacher et encore moins à craindre d’une opération de transparence ou moralisation.

propos recueillis par Marc Landré, Cécle Crouzel et Manon Malhère