Intervention à l'occasion des 50 ans de mai 68

Publié le 16/05/2018 à 12H16

Ce discours a été prononcé le 15 mai 2018 à l'occasion du colloque de la CFDT pour l'anniversaire des 50 ans de mai 68. 

Avant tout, je tiens à remercier les intervenants qui ont participé aux deux tables rondes. Ce mois de mai 68 a marqué notre histoire collective. Parce qu’il passionne, il est souvent romancé, caricaturé ou instrumentalisé par ses commentateurs. Alors, je crois parler au nom de toute la salle en disant que vos interventions nous ont éclairées sur ce qu’a vraiment été ce mouvement, sur ses fondements et sur les transformations qui ont suivies. Merci à vous, aux anciens responsables CFDT qui sont venus spécialement aujourd’hui et à tous les organisateurs de ce colloque.

Cette année, comme tous les 10 ans, la CFDT tenait à fêter mai 68. Nous ne le faisons pas par simple goût des anniversaires. Nous le faisons, parce que mai 68 a représenté pour la CFDT un engagement fort : un engagement partagé à tous les niveaux de l’organisation car il s’appuyait sur deux éléments fondamentaux pour notre syndicalisme :

  • le premier (il nous distinguait déjà dans le paysage syndical), c’est celui de l’émancipation individuelle et collective. La CFDT s’est engagée dans ce mouvement, comme elle continue de s’engager dans le débat public, en prônant une démocratie renouvelée qui prend en compte tous les individus.
  • le second élément qui a expliqué notre mobilisation, c’est notre combat pour l’expression des travailleurs et en premier lieu sur leur lieu de travail. Nous dénoncions une organisation autoritaire qui abimait les travailleurs, physiquement mais aussi psychologiquement.

Comme l’a rappelé Marylise tout à l’heure, la création des sections syndicales d’entreprises, portée par la CFDT, est un tournant majeur dans l’histoire sociale. C’était révolutionnaire dans ce que cela changeait dans les rapports de pouvoir dans les entreprises mais déjà réformiste dans la démarche.

Si l’on célèbre mai 68 à la CFDT, c’est que ces deux fondamentaux continuent de guider notre action. Nous continuons de défendre un syndicalisme de transformation sociale et profondément démocratique. Nous continuons de nous battre pour l’émancipation des individus et pour le renforcement de leur capacité d’action, de leur capacité collective à être acteurs du changement.

Et ces combats sont bigrement d’actualité. J’imagine qu’il y a dix, vingt ou 30 ans, François Chérèque, Nicole Notat ou Jean Kaspar ont pu dire la même chose. Mais les circonstances me poussent encore une fois à le répéter.

D’abord, parce que les règles du dialogue social changent. C’est vrai, de plus en plus de sujets sont laissés à la négociation dans les entreprises. Nous avons d’ailleurs souhaité cette évolution. Mais dans le même temps, on nous impose la fusion des instances représentatives du personnel. Ces évolutions font peser une contrainte forte sur les équipes syndicales qui travaillent actuellement à la mise en œuvre des Comités sociaux et économiques. Dans chaque entreprise concernée, des militants sont en train de négocier pour garder des espaces de dialogue social à la hauteur des besoins des salariés et de l’entreprise. Certains patrons, pas tous, continuent de freiner des 4 fers et refusent de reconnaitre les avantages du dialogue social pour les travailleurs et donc pour la performance de l’entreprise. J’imagine aisément qu’il en était de même en 1968, au moment de la création effective des sections syndicales dans chaque entreprise.

Ce combat pour le fait syndical n’est donc pas terminé. La CFDT continuera de pousser pour instituer un dialogue social de qualité, aussi bien dans les grandes entreprises que dans les plus petites ou dans les administrations. C’est à nous de relever ce défi. L’action syndicale ne va pas de soi. Mais ce colloque montre bien que l’adversité, nous savons y faire face.

L’autre élément d’actualité qui fait écho à mai 68, c’est la manière dont s’exerce la démocratie dans notre pays. Le Gouvernement est tenté par un exercice très vertical du pouvoir. Dire que Macron égale De Gaulle, ce serait exagérer. La société de 2018 est moins engoncée que celle de 1968 et finalement peu comparable. Mais ce qui est certain, c’est que les corps intermédiaires peinent à se faire entendre. Le Gouvernement ne fait que peu de cas des syndicats ou des associations, tous ces groupes de citoyens organisés qui constituent le tissu social et portent des intérêts divergents, ce qui est bien le propre d’une société.

La reconnaissance des corps intermédiaires et de leur participation à l’intérêt général, c’est aussi un combat que nous menons d’arrache pieds aujourd’hui.  

La CFDT est particulièrement fière du rôle qu’elle a tenu en 1968 : un rôle de leader parmi les organisations syndicales, bien différent de celui de la CGT qui, influencée par le PC, voyait ce mouvement social d’un mauvais œil. Hervé Hamon, dans son excellent livre « L’esprit de Mai 68 » le dit mieux que moi : « la CFDT fut l’âme de la fraternisation collective ». A Paris, mais aussi partout sur le territoire, les cortèges CFDT ont été les premiers à se joindre au mouvement étudiant. Puis notre action ne s’est pas limitée à la rue. Nous sommes entrés dans les négociations de Grenelle avec une liste de revendications très concrètes, mûrement réfléchies avec toute l’organisation. Ce sont ces propositions qui allaient transformer le syndicalisme. 

Mais la CFDT est tout aussi fière de ne pas avoir dérivé de ses fondamentaux et de toujours creuser ce sillon. Les militants de 68 étaient mobilisés sur les questions de travail et sur les évolutions de la société. Nous le sommes restés depuis.

Après la reconnaissance du fait syndical dans les entreprises, nous avons obtenu, par les lois Auroux, la négociation obligatoire d’entreprise. Toujours dans ce prolongement, nous avons renforcé la légitimité syndicale en réformant les règles de la représentativité et en obtenant, plus tard, la reconnaissance de l’accord majoritaire d’entreprise. Toutes ces réformes que la CFDT a portées ont été de nature à amplifier le dialogue social au plus près des salariés.

Et c’est toujours en partant du travail et des attentes des travailleurs que nous formons nos revendications. L’année dernière, notre grande enquête « Parlons travail » a permis à plus de 200 000 personnes de s’exprimer sur leur travail, du jamais vu. Les travailleurs nous ont fait savoir qu’ils attendaient une amélioration de la qualité de vie au travail ou encore de pouvoir articuler plus facilement leur vie personnelle avec leur vie professionnelle.

Cette enquête nous a également confirmé que les besoins d’épanouissement par le travail et de démocratie dans l’entreprise étaient toujours forts. Près des trois quarts des répondants ont affirmé vouloir participer davantage aux décisions importantes qui affectent leur entreprise ou leur administration. J’adresse donc un message aux patrons ou aux directeurs d’administrations : le modèle d’organisation hiérarchique est périmé ! Les travailleurs veulent pouvoir s’exprimer, avoir leur mot à dire, être utiles, donner du sens à leur travail.

Dans la droite ligne de notre histoire, la CFDT revendique un meilleur partage du pouvoir dans l’entreprise par une plus grande place faite aux administrateurs salariés. Parce que l’entreprise n’est pas uniquement la propriété de ses actionnaires, nous défendons également une nouvelle définition juridique de l’entreprise, ouverte à d’autres objectifs que le profit. La prochaine loi sur l’entreprise marquera, je l’espère, une nouvelle étape vers plus de démocratie sur les lieux de travail. 

Mais l’action de la CFDT ne s’est jamais arrêtée aux portes de l’entreprise. Nous regardons comment améliorer les conditions de vie des travailleurs dans leur globalité. C’est pour cette raison que les questions sociétales ont autant d’importance pour notre organisation.

Mai 68 a été un signal fort pour la défense des droits des femmes et la CFDT a très tôt pris position pour l’égalité des sexes à tous les échelons de la société. Le passage de la puissance paternelle à l’autorité parentale, l’amélioration de la position des femmes face au divorce, la reconnaissance du droit à la contraception ou à l’IVG. Nous avons contribué à chacune de ces conquêtes et nous sommes encore aujourd'hui mobilisés pour l’égalité salariale ou dans la lutte contre le harcèlement sexiste et sexuel.   

Cet esprit de mai 68, la CFDT le perpétue aussi en s’investissant dans les réflexions sur les banlieues, en se montrant intransigeante sur les questions des migrants ou en travaillant avec la Confédération européenne des syndicats pour une Europe plus sociale. Nous n’éludons aucun sujet car ce sont autant d’opportunités de transformer la société.

Depuis 1968, nous avons vu passer un certain nombre d’idéologies, de certitudes, de dogmes. Mais nous, à la CFDT, nous avons choisi de nous appuyer sur nos valeurs pour construire nos actions. Les mêmes que nous avons portées haut il y 50 ans : émancipation, égalité, démocratie, justice sociale.

En commémorant mai 68, nous ne sommes pas dans la nostalgie d’une époque révolue. En 1968, seulement 40% des femmes de 30 à 50 ans étaient sur le marché du travail, il y avait seulement 500 000 étudiants, 5 fois moins qu’aujourd’hui. Et nous ne sommes pas non plus dans la mystification d’un mouvement social. La convergence des luttes n’est pas à l’ordre du jour car justement, depuis 1968, nous avons obtenu de nouveaux outils bien plus performants au quotidien pour faire entendre nos revendications.

Nous célébrons mai 68 parce que les accords de Grenelle ont permis à notre syndicalisme de se déployer au plus près des travailleurs.

Et nous célébrons mai 68 pour ce qu’il a représenté, un combat pour la démocratie et pour une société libérée de ses carcans. Un combat que tous les militants CFDT mènent encore aujourd’hui, différemment parfois mais avec la même énergie.

Nous arrivons au terme de ce colloque, mais pour prolonger la réflexion, je vous invite maintenant à découvrir l’exposition qui retrace le Mai 68 de la CFDT. Pour info, cette exposition sera visible au congrès confédéral début juin et à Bolivar entre la mi-juin et la mi-septembre.