Interview pour le groupe de presse Ebra - 10 janvier 2017

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. Votre état d’esprit dans cette rentrée 2018 ?

Déterminé, parce qu’il y a beaucoup de combats à mener. Et serein, sur la capacité de la CFDT à porter des propositions. Nous sommes face à de grands défis de transformation du travail, de l’emploi, du modèle social, de l’Europe, avec un gouvernement qui veut avancer vite…

. Trop vite ?

J’entends des organisations qui se plaignent que tout aille trop vite, qu’on ouvre trop de dossiers à la fois : le chômage, l’emploi, la formation… Mais c’est un discours catastrophique pour le syndicalisme ! Notre cœur de métier, c’est bien de parler de tous ces sujets, et d’être capable de faire des propositions. La CFDT est prête à relever ce défi.

. La négociation sur l’assurance chômage s’ouvre jeudi. Un accord est-il vraiment possible entre patronat et syndicats ?

Oui, je crois possible un accord. C’est aux partenaires sociaux de trouver les voies du maintien d’un bon niveau d’indemnisation, en montant et en durée, de trouver des solutions sur l’extension aux démissionnaires et aux indépendants, avec une contribution des plateformes, et sur la réduction de la précarité.

. L’enjeu est gros : si la négociation échoue, c’est le paritarisme qui sera en échec, et la CFDT…

Il est sûr qu’un échec donnerait des gages à tous ceux qui préfèrent les affrontements stériles, au patronat comme dans les syndicats, et aux politiques qui pensent que la démocratie n’a pas besoin de démocratie sociale… Nous devons assumer nos responsabilités, d’abord pour les chômeurs ! Je suis assez confiant du côté des organisations syndicales, et j’appelle le patronat à prendre ses responsabilités et à entrer dans cette négociation pour parvenir à un accord.

. Quand Emmanuel Macron a été élu, vous lui avez demandé de « partager le pouvoir ». Il vous a écouté ?

Ses vœux télévisés résumaient son état d’esprit : j’écoute, mais je suis déterminé… Il nous reçoit, il nous associe aux réflexions, l’enjeu est maintenant de nous faire entendre. Le président a parfois une conception un peu étroite du pouvoir, mais je suis convaincu que, si nous sommes capables d’avancer des propositions, nous serons entendus, et donc utiles aux travailleurs.

. Philippe Martinez (CGT) a critiqué les ruptures conventionnelles collectives, comme il s’en prépare chez PSA. Vous le suivez sur ce point ?

Nous sommes très critiques sur ces ruptures conventionnelles. Même si elles sont encadrées par un accord, elles ne favorisent pas l’emploi, mais les départs de l’entreprise, et dans des conditions moins favorables qu’un plan social. Elles représentent un vrai danger pour les seniors.

. Vous voulez aussi partager le pouvoir dans les entreprises. Vous pensez être entendus ?

L’ouverture du dossier est une bonne nouvelle : dans l’enquête que la CFDT a menée l’an passé sur le travail, 72% des travailleurs disaient vouloir être davantage associés aux décisions de l’entreprise. Après, je vois bien le conservatisme d’un certain patronat, qui considère que toute discussion avec les salariés est une forme de remise en cause de sa souveraineté… Pour la CFDT, il faut redéfinir le rôle des entreprises qui ne peuvent plus être uniquement un lieu de recherche de la seule rentabilité à court terme. Il faut inventer une forme de codétermination à la française pour un meilleur partage du pouvoir et une gouvernance plus coopérative.  Cela suppose de donner plus de poids aux salariés et à ceux qui les représentent, notamment par une présence accrue dans les conseils d’administration. Je ne suis pas marxiste, mais je crois qu’il faut rééquilibrer les pouvoirs dans l’entreprise entre le capital et le travail. Aujourd’hui, le travail est devenu trop invisible.

. Nicole Notat, qui  vous a précédé à la tête de la CFDT, est chargée, avec Jean-Dominique Senard, d’un rapport préparatoire sur le sujet. Une gêne ou un avantage pour vous ?

Ni l’un, ni l’autre. Nicole Notat a quitté ce bureau (devenu celui de Laurent Berger, où se déroule l’entretien) il y a quinze ans, elle est libre, et la CFDT est indépendante.

. Et Jean-Dominique Senard, le PDG de Michelin, vous regrettez qu’il ne devienne pas président du Medef ?

Ce n’est pas à moi de choisir le président du Medef ! La CFDT côtoie Jean-Dominique Senard chez Michelin : tout n’est pas merveilleux, mais il a une vraie politique du dialogue social et il accepte d’écouter les autres… C’est quelqu’un de bien.

. La comédie de la succession de Pierre Gattaz au Medef a dû vous étonner un peu, non ?

Je constate qu’hier à la CFDT, et maintenant à Force Ouvrière, la transition se fait dans la clarté. Au Medef, cela fait deux fois que des gens qui nous expliquent tout connaître de l’entreprise et du management se prennent les pieds dans le tapis au moment de choisir leur président… Ils ont peut-être besoin d’un coup de main. On ne leur donnera pas pour le Medef, mais dans les entreprises, nous sommes légitimes à le faire.

. Le gouvernement semble tenté d’inclure une désindexation du smic dans sa prochaine loi sur les entreprises, le Pacte…

On nous explique que le smic pose des questions macro-économiques, mais j’aimerais qu’on pense davantage aux travailleurs qui touchent moins de 10 euros par heure pour vivre. Moi je sais ce que c’est, j’ai été payé au smic pendant trois ans...  Le smic doit rester indexé. Et toute évolution ne peut intervenir qu’après un vrai débat sur la politique salariale et les évolutions de carrière, pas sur le seul sujet de la désindexation.

. Sur les retraites, êtes-vous partisan d’attendre 2019 ?

Nous sommes partisans d’un grand débat. Si l’on veut une vraie réforme de fond, qui maintienne le système par répartition mais le rende plus juste, plus pérenne et laissant plus de choix, il faut prendre le temps de la réflexion en 2018. Cela conduit à faire les choix au cours de l’année 2019.

. Ce délai n’est pas pour éviter la collision avec les élections de décembre dans la fonction publique, avec en toile de fond la fin du régime spécial ?

Non, la CFDT a toujours dit les choses clairement. Et je reste persuadé qu’on peut avoir une réforme systémique des retraites très favorable aux fonctionnaires, comme aux autres travailleurs, et notamment aux femmes et aux agents de catégorie C.

. La CGT reconnaît une baisse du nombre de ses adhérents en 2017. Et vous ?

Nous publierons nos chiffres 2017 dans deux mois. Nous devrions être sur une légère progression, de 1%. C’est trop faible : ce n’est pas parce que les partis politiques sont en déliquescence que nous devons nous satisfaire de progresser lentement. Les salariés nous attendent, à nous d’aller les voir. Nous ferons des propositions assez fortes à notre congrès de Rennes, en juin.

propos recueillis par Francis Brochet

Invité de Patrick Cohen dans la matinale d'Europe 1

Ce jeudi 11 janvier, j'étais l'invité de Patrick Cohen dans la matinale d'Europe 1. J'ai tenu à insister sur l'opposition de la CFDT à la politique migratoire du gouvernement et j'en ai profité pour évoquer la table ronde que la CFDT organisait ce même jour sur le partage du pouvoir dans l'entreprise. 

Interview à L'Usine Nouvelle

Cette interview a été donné au journal L'Usine Nouvelle le 9 novembre 2017

La réforme de la formation est présentée par le gouvernement comme une contrepartie de sécurisation face aux nouvelles flexibilités du droit du travail. Vous êtes d’accord ?

Cette sécurisation, à travers l’apprentissage, l’assurance-chômage et surtout la formation professionnelle, est nécessaire, mais il ne suffit pas de la décréter pour qu’elle soit réelle. Le risque est d’aborder cette question par le biais de la tuyauterie et des financements, qui ne sont pas des fins, mais des moyens pour aider les salariés à évoluer vers des emplois qui existent ou vont exister.

Quelles sont les conditions pour que cette sécurisation soit effective ?

Il est indispensable d’accompagner les salariés dans l’utilisation de leur droit à la formation. Actuellement, face à leur compte personnel de formation (CPF), nombre d’entre eux sont comme une poule face à un couteau... Pour se former, il faut connaître les besoins des territoires et des entreprises, identifier les bonnes formations, connaître les voies à emprunter pour les suivre. Ma vision ne sera jamais : « on te donne des droits et après tu te débrouilles, si tu ne te formes pas et ne trouves pas d’emploi, c’est de ta faute ». Il ne faut pas laisser les salariés seuls face à une application numérique. Pour la CFDT, il ne sera pas question de résumer une réforme à l’augmentation d’un portefeuille de droits et au renvoi à la seule responsabilité individuelle.

Qui existe ?

Bien sûr. Il est hors de question pour nous de le nier, mais c’est le renvoi à cette seule responsabilité individuelle qui nous pose problème. Il y a besoin d’intermédiation.

A qui confier cet accompagnement ? A un service public ? Aux syndicats ? Aux employeurs ?

A tous ! Oui, il y a une responsabilité des représentants syndicaux et des délégués de proximité pour assurer ce service auprès des salariés. Il y a aussi une responsabilité des employeurs. Cette réforme ne peut pas être un outil de déresponsabilisation des patrons, au prétexte que les salariés sont responsabilisés. Cela passe par des plans de formation dans l’entreprise, qui doit rester un lieu très fort d’accès et d’incitation à la formation. Sur ce sujet, il faut que les employeurs progressent. Les évolutions des métiers vont s’accélérer, tout comme les transformations du travail. Nombre d’entreprises sont en situation de risques, victimes du court terme si elles ne forment pas leurs salariés aux défis de demain. La CFDT souhaite un service public de l’accompagnement qui pourrait prendre de multiples canaux, être par exemple de la responsabilité des structures porteuses des congés individuels de formation (CIF), impliquer Pôle emploi…

Au-delà d’un socle de droits pour tous, il faut des droits renforcés pour ceux qui en ont le plus besoin, les chômeurs, les salariés des plus petites entreprises, les moins qualifiés, ceux qui travaillent dans des secteurs soumis à de fortes évolutions… Là-dessus, nous serons d’accord avec le gouvernement s’il y a des politiques ciblées.

Comment repérer les besoins en formation ?

Il faut partir de ceux des territoires, des entreprises, des branches professionnelles, des salariés, pour se fixer des objectifs. Pour y parvenir, l’exploitation des données ne suffira pas, il faudra de la confrontation et du dialogue social entre les différents acteurs. Et il faut absolument privilégier une approche territoriale. On connait les difficultés de la mobilité ! Dans les territoires, le dossier est technique, mais il passe aussi par une implication de tous les acteurs (organisations syndicales, patronat, pouvoirs publics) sur les besoins d’aujourd’hui et de demain.

Les branches professionnelles ont un rôle déterminant à jouer, à condition qu’elles dépassent la logique adéquationniste de court terme. Un salarié ne se forme pas seulement pour occuper le poste de demain, mais aussi pour faire progresser sa carrière professionnelle et occuper d’autres postes après-demain. La réponse des entreprises ou celle des OPCA ne peut pas être le chacun pour soi. Les missions des OPCA pourraient évoluer vers cette mise à plat des besoins en compétences dans les branches. Mais nous aurons besoin de maturité des acteurs pour assumer leurs responsabilités.

Le gouvernement envisage de nommer un chef de file sur chaque sujet : les salariés, les chômeurs, les apprentis. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas idiot, à condition de rester dans le dialogue social. Si c’est pour donner à ce chef de file toutes les clés, sans aucun droit de regard des autres acteurs, ce n’est pas possible. Il est déterminant de garder une logique quadripartite pour définir les politiques à mener. Et il faut qu’on progresse sur la qualité des structures de formation et la possibilité d’offrir des certifications des formations suivies pour éviter que des gens une fois formés ne puissent pas valoriser ce qu’ils ont appris.

Si on parle d’abord de la finalité de la réforme, alors on pourra ensuite parler de tuyauterie et de financement. Si on veut que, demain, les salariés soient sécurisés, il faut les former. Et si on veut qu’ils soient formés, il faut qu’ils soient accompagnés dans leurs parcours professionnels et que ce qu’on leur propose soit de qualité, y compris en apprentissage.

Faut-il donner plus de pouvoirs au monde de l’entreprise pour définir les parcours d’apprentissage ?

Je n’ai pas d’opposition à ce que les branches soient davantage associées aux référentiels, mais il n’est pas question de leur confier tous les pouvoirs ! En dépit des évolutions de 2014, toutes les branches n’ont pas joué le jeu du développement de l’apprentissage. Elles doivent accompagner les jeunes dans leur recherche d’une entreprise. Beaucoup sont démunis faute de réseaux. La CFDT demande aussi un véritable statut de l’apprenti, qui doit se rapprocher de celui de l’étudiant, car il faut limiter le taux d’abandon, particulièrement fort chez les jeunes peu qualifiés, de niveau IV et V. Il y a un besoin d’accompagner la double résidence, la mobilité, la reconnaissance...

Vous avez défendu le Compte personnel d’activité (CPA), qui devait incarner une forme de sécurisation pour les salariés. Vous y croyez toujours ?

On ne parle plus du CPA pour des raisons politiques, parce que ce gouvernement prend soin de ne pas évoquer ce qui a été fait sous le quinquennat précédent. Le CPA, c’est à la fois un CPF renforcé, un droit à l’assurance chômage, la garantie jeunes, et la CFDT espère toujours y intégrer une banque du temps, pour laquelle nous nous battrons. Dans le CPA, il y avait une logique d’accompagnement très forte, quand celle du gouvernement paraît très timide. Je crois à l’émancipation, qui permet de progresser individuellement mais aussi avec les autres. Si on veut permettre à chacun d’être acteur de son parcours, il faut un cadre collectif qui lui en donne les possibilités. 

Interview à Alternatives Economiques - octobre 2017

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Les consultations sur l’avenir de l’assurance chômage viennent de démarrer. Qu’en attendez-vous ?

D’abord, que le gouvernement confirme que les chômeurs conservent les droits actuels à indemnisation : il est hors de question pour la CFDT que l’on revienne sur le montant ou la durée.

Ensuite, il faut élargir les droits aux « travailleurs des plates-formes », à tous ceux qui sont indépendants mais qui travaillent dans une situation de dépendance économique. Leurs donneurs d’ordre devront contribuer au financement de cette protection sociale, qui doit rester prioritairement fondée sur un système contributif : je touche parce que je cotise. L’assurance chômage est un revenu de remplacement, pas un revenu universel majoritairement financé par l’impôt.

Faut-il instaurer un système de bonus-malus sur les contrats courts ? 

Oui. On verra quelle est la meilleure formule de taxation, mais le sens doit être clair : limiter la précarité des contrats de travail par une responsabilisation des employeurs. La lutte contre la précarité passe également par une meilleure articulation avec les dispositifs de solidarité. Dans un pays où le ministère des Finances est toujours en quête de coups de rabots budgétaires, il ne faut jamais baisser la garde. La CFDT se bat pour que le revenu de solidarité active (RSA) soit revalorisé comme d’autres minima sociaux. C’est une question de justice sociale.

Que pensez-vous de la possibilité d’étendre les droits aux personnes qui démissionnent ?

Pourquoi pas, mais il y a déjà 25 règles d’indemnisation prévues en cas de démission ! Cependant, l’assurance chômage est là pour assurer un revenu de remplacement pour vivre. Elle permet, parce que l’on est indemnisé et accompagné, de retrouver du travail plus facilement. Ce n’est pas un système de gestion des réorientations professionnelles. Il est légitime que des salariés veuillent changer de voie.

Pour cela, il existe déjà des dispositifs d’accompagnement comme le congé individuel de formation… Je suis favorable à ce que l’on ouvre aux salariés la possibilité d’une réorientation professionnelle profonde une fois au cours de leur carrière. Mais ce n’est pas à l’assurance chômage d’en porter le coût.

La formation des chômeurs leur garantit-elle un emploi ?

Notre approche est de partir des besoins des entreprises et des territoires, d’assurer une certification des formations et d’être dans une logique d’accompagnement. Dire que chaque salarié va porter son « sac à dos de droits » individuellement entre période d’emploi, de formation, de chômage, c’est très bien, mais cela profitera aux plus qualifiés. C’est pourquoi il faut un accompagnement public fort. L’Afpa1  pourrait s’en charger : c’est plus d’une centaine de centres répartis sur tout le territoire, au plus près des besoins, et disposant de la légitimité et des compétences nécessaires.

Enfin, le plan de formation professionnelle voulu par le gouvernement ne doit pas aboutir à déresponsabiliser les entreprises dans le maintien et l’évolution des compétences de leurs salariés. Nous, syndicats, devons pousser à faire de la formation un élément central de la négociation collective. Nous pouvons aussi, et ça marche très bien, jouer un rôle de conseil auprès des salariés dans ce domaine.

Qu’est-ce que cela change d’avoir plus de représentants des salariés dans les conseils d’administration ?

Cela permet de faire entrer le travail, et non plus seulement le capital, dans les conseils d’administration, afin que les administrateurs sachent comment il est organisé dans l’entreprise. Ce sont les chefs d’entreprise qui le disent aujourd’hui, après que la loi de 2013 leur a imposé de donner plus de place aux représentants des salariés. Cela reste insuffisant. Mais toute progression doit s’inscrire dans une évolution plus générale de la gouvernance d’entreprise.

Premier niveau, il faut revoir l’article 1833 du code civil qui définit l’entreprise uniquement comme un centre de profit. La réécriture doit intégrer des objectifs sociaux et environnementaux. Les statuts de l’entreprise doivent également être revus. On pourrait ouvrir la possibilité d’opter pour la « Société à objet social étendu », comme le proposent les chercheurs Blanche Segrestin et Armand Hatchuel, ou de recourir à un statut équivalent, pour donner un sens plus sociétal à l’entreprise. C’est possible par exemple aux États-Unis ; la France, elle, est en grand retard dans ce domaine. Cela permettrait aux entreprises qui veulent avancer de pouvoir s’en saisir.

Le second niveau passe par le renforcement de la place des représentants des salariés dans les conseils d’administration, comme représentants du travail, pas seulement de l’actionnariat salarié. Dans une vision idéale, il faudrait monter jusqu’à 50 % d’administrateurs salariés. Des espaces de codécision employeurs salariés sont également nécessaires. Par exemple, on se bat souvent pour savoir si les aides que touchent les entreprises sont des cadeaux au patronat ou des aides utiles à tous : leur utilisation pourrait relever de la codécision. Nous souhaitons que la rémunération des dirigeants entre dans ce périmètre. L’autorégulation a montré son incapacité à avancer sur le sujet.

Enfin, la démocratisation de l’entreprise doit s’accompagner d’un renforcement du dialogue social. Il faut donner plus de place à la confrontation des points de vue et ouvrir des espaces d’expression des salariés sur leurs conditions de travail.

Selon le patron du Medef, les syndicats français ne sont pas assez mûrs pour qu’on leur accorde une place plus grande dans les conseils d’administration.

Nous avons un patronat du XXe siècle. C’est difficile d’avancer vers plus de démocratie sociale en France parce qu’il y a un maillon faible : le manque d’interlocuteur.

Le Medef est empreint d’une vision limitée des syndicats de salariés et du dialogue social. Heureusement, le patronat, ce n’est pas les entreprises, on peut y dialoguer. J’espère que le prochain responsable du Medef aura une vision plus ouverte pour que nous puissions avancer collectivement.

Accroître l’intéressement et la participation, est-ce une bonne chose ?

Nous souhaitons de véritables négociations sur le partage de la valeur ajoutée. Car c’est un débat important sur les capacités d’investissement de l’entreprise et sur sa vision à long terme. Si la refondation de l’entreprise que propose le président de la République consiste à nous appâter avec l’intéressement et la participation, cela ne suffira pas. Bien sûr, on peut s’accorder sur les moyens de la rendre moins inégalitaire. Quand j’entends le patron de la CPME2 dire que cela ne concerne pas les petites entreprises et que c’est très bien comme cela, je ne suis pas d’accord !

Les salariés, dans les entreprises de moins de 50 personnes, doivent pouvoir en bénéficier. Et il faudra parler de l’entreprise au sens large : quand un paquebot sort des chantiers à Saint-Nazaire, 11 000 personnes ont travaillé dessus. Qui va toucher de l’intéressement ? Les salariés de STX, quelques sous-traitants de rang 1, peut-être. Tous les autres ont pourtant contribué à la réussite du projet.

Dans votre enquête « Parlons travail », les trois quarts des répondants réclament plus d’autonomie dans le travail. Est-ce une priorité d’action pour la CFDT ?

Oui, clairement, mais c’est dur à réaliser. Nous devons agir dans les entreprises, partir de l’expression des salariés, aller plus loin que les lois Auroux de 1982. Depuis 2014, nous avons réalisé 200 000 enquêtes flash : le syndicat propose d’écouter les salariés sur tel ou tel sujet, la façon de produire, le rapport à la hiérarchie… C’est un début. Oui, c’est insuffisant.

Le rôle du syndicaliste, c’est d’écouter les salariés, pas de leur dire ce qu’il faut faire. Ce qui nous fait bondir dans les ordonnances, ce sont les décisions unilatérales de l’employeur dans les entreprises de moins de 20 salariés. Mais cela a été rendu possible par le fait que nous y sommes absents. Cela fait partie de nos faiblesses. Nous devons complètement revoir notre façon de représenter les salariés de TPE. Ce sera un grand thème de notre prochain congrès de Rennes. Mais pour cela, il faut repartir du travail. Nous nous sommes sans doute trop concentrés sur l’aspect emploi, moins sur ce que devenait le travail. Or, il y a une énorme appétence des salariés à parler de ce qu’ils font.

Il faut faire de cette expression un vrai outil de l’action syndicale. Des accords intéressants ont été signés chez Toyota, Monoprix, et même dans des PME comme la CAIB, une menuiserie industrielle à côté de Cholet. L’autonomie des salariés augmente, la hiérarchie devient plus à l’écoute et moins dans l’injonction. La productivité mais aussi la qualité de vie des gens s’améliorent. Si on veut changer la société, il faut commencer par changer le travail. Ça change aussi la place du syndicat. La CFDT en tire les fruits dans les élections professionnelles. Nous progressons dans les entreprises où nous avons travaillé la question du travail.

Le nouveau Conseil social et économique sera-t-il le lieu de cette expression ?

La fusion des instances représentatives, ce n’est pas bête. Sauf que le gouvernement a imposé les mêmes règles à tous sans laisser les entreprises négocier. Cela a du sens de remettre le travail au cœur de cette instance. Mais soyons francs : quelles que soient les instances et le nom qu’elles prennent, qui empêche les organisations syndicales, depuis 1982, de faire des enquêtes sur la vie au travail ? Aujourd’hui, c’est vrai, les conditions sont plus compliquées. Mais syndicalement on ne peut pas baisser les bras et laisser croire aux salariés que tout est foutu.

Les reculs sur le compte pénibilité vous inquiètent-ils ?

Depuis longtemps, la bataille du compte pénibilité est vraiment acharnée. Les ordonnances ont changé la donne. Sur 10 critères d’exposition aux risques votés dans la loi de 2013, il y en a six qui ne bougent pas, trois qui sont désormais mesurés différemment, c’est à dire qu’on est davantage dans une logique de mesure de l’impact que de prévention, ce qui ne nous plaît pas. On veut négocier dans les branches pour qu’il y ait des accords de prévention. Le dernier risque sur l’exposition aux produits chimiques nous pose un vrai problème. Mais il faut qu’on se batte pour l’éviction de ces produits dans les entreprises. Dans les dix ans qui viennent, plus personne ne devrait être exposé à ce risque puisque les produits auront disparu. Ce serait ça le vrai progrès.

On a arraché ce compte pénibilité et on va continuer à tout faire pour qu’il s’améliore. Grâce à ce dispositif, 300 000 personnes exposées à des risques vont pouvoir partir plus tôt à la retraite dans les 10 ans qui viennent. Ce n’est pas négligeable. Alors, bien entendu, il y a eu des reculs. Les nouvelles règles du jeu ne nous conviennent pas. Mais je préfère considérer que nous ne partons pas de zéro. On s’est battu tout seul en 2013 pour obtenir ces avancées. Ça continue d’être une bataille idéologique menée avec un patronat ultra-rétrograde qui considère qu’on peut mesurer la productivité individuelle mais pas l’exposition à la pénibilité qui serait, elle, une usine à gaz.

Les fonctionnaires sont-ils les grands oubliés des réformes du gouvernement ?

Ce sont surtout les plus stigmatisés. Ils sont perçus comme un coût par Bercy, ce qui peut sembler logique lorsqu’on fonctionne avec des règles de calcul dans la tête. Mais ils souffrent aussi d’une mauvaise image dans la société. C’est pourquoi nous menons une campagne « je suis une richesse ». Les agents publics sont une richesse pour notre pays. On n’accepterait pas que nos gamins soient confiés à n’importe qui, ni d’être soignés à l’hôpital par des gens peu compétents. Or l’hôpital par exemple est en plein burn out. La souffrance y est extrêmement forte.

Nous avons signé un en 2015 avec FSU et l’Unsa un accord dans les fonctions publiques pour améliorer les parcours professionnels, les carrières et les rémunérations (PPCR). D’autres n’ont pas voulu signer et comme nous étions juste en dessous des 50% de voix nécessaires, l’accord en est resté à l’état de protocole. Le gouvernement avait tout de même décidé de l’appliquer unilatéralement. Mais là, il nous dit que le PPCR ne s’appliquera pas en 2018. Il peut faire ce qu’il veut. Toute la force d’un accord signé avec des partenaires sociaux, c’est justement d’éviter ce genre de coupes budgétaires. Malgré cette difficulté, la CFDT veut l’application de PPCR en 2018. Je n’oublie pas non plus le gel du point d’indice et la réintroduction du jour de carence qui pénalisent et stigmatisent les agents.

Comment améliorer la situation des agents ?

Sur le dossier de la hausse de 1,7 % de la CSG et de la suppression de cotisations sociales pour les salariés, le gouvernement avait annoncé un gain de pouvoir d’achat pour tous les actifs. C’est vrai pour les salariés du privé, pour les indépendants mais pas pour les fonctionnaires. Cette hausse de la CSG sera compensée pour les fonctionnaires, parce qu’on s’est mobilisés.

Mais nous réclamons aussi une prise en charge de la complémentaire santé, une meilleure prise en compte de la pénibilité. Enfin, nous voulons une revalorisation des fonctionnaires, y compris dans le discours public. Pourquoi attendre des catastrophes et des attentats pour que le politique assume la richesse du service public ? Le 3 octobre, nous avons lancé une pétition, « l’appel des 10 000 » représentants du personnel dans les entreprises des secteurs privé et public, pour améliorer la situation de ceux qui y travaillent. Cet appel s’adresse aussi à l’employeur public.

Comment un syndicat réformiste gagne-t-il sa légitimité aujourd’hui ?

En France, le nombre d’adhésions syndicales reste trop modeste, mais nous avons gagné notre légitimité par le vote des salariés dans les entreprises. Et aujourd’hui certains partis politiques, qui ne font même pas payer leur adhésion, n’ont rien à envier aux syndicats. On gagne des adhérents en faisant du service, en accompagnant, en défendant les salariés. La CFDT va beaucoup se mobiliser sur la proximité des salariés et la syndicalisation. C’est le fruit d’un gros travail d’introspection que nous avons mené pendant 4 ans. Nous avons eu des débats, il y en a dans cette maison, et ce projet trouvera son aboutissement au Congrès de Rennes en juin prochain.

Je ne sais pas s’il y a une place pour le syndicalisme réformiste mais, en tout cas, il y en a une pour le syndicalisme utile et concret. D’autres attitudes syndicales, plus radicales, existent mais elles pourraient bien nous renvoyer sur les étagères de l’Histoire. Et beaucoup, y compris dans le monde politique, ont envie de nous y envoyer. Pour éviter de leur donner ce plaisir, il faut qu’on porte des idées orientées sur le progrès social et sociétal. On a réfléchi aux questions de famille, d’immigration et bien d’autres encore. Je le répète à l’envi, le syndicalisme est mortel. Mais nous aussi, on a pensé le monde d’aujourd’hui et de demain. Peut-être que c’est cela le défi que nous imposent les ordonnances. Elles ne nous satisfont pas, tant pis. Mais nous devons montrer qu’il y a des voies pour le syndicalisme de transformation sociale.

Propos recueillis par Christian Chavagneux et Sandrine Foulon

Matinale d'Europe 1 - Vendredi 13 octobre 2017

Invité de la matinale d'Europe 1, j'ai présenté le positionnement de la CFDT suite aux ordonnances réformant le code du travail, et avant les réformes à venir sur la formation professionnelle, l'apprentissage et l'assurance chômage. J'ai notamment détaillé nos propositions et nos impératifs, en particulier concernant l'indemnisation et l’accompagnement des demandeurs d'emploi.

Sur ce blog, je souhaite partager mes observations et ma façon de voir l’avenir. Ces réflexions se nourrissent de l’analyse de la CFDT, de ses propositions. Mais aussi des discussions avec les adhérents et militants de la CFDT, ainsi que les salariés et agents que je rencontre chaque semaine. Bienvenue !