Interview au Figaro le 28/06/2017

Le projet de loi d’habilitation vous convient-il ?

Le projet de loi d’habilitation reprend le cadre dans lequel les discussions s’opèrent : je rappelle que toutes les mesures proposées dans ce projet ne seront pas forcément dans les ordonnances. Ceci étant dit, nous n’étions pas demandeurs d’une nouvelle réforme du Code du travail mais la méthode de la concertation choisie par le gouvernement nous convient. Elle permet de réagir aux propositions et de faire valoir nos contre-propositions. Est-ce que la règle du jeu sera respectée jusqu’au bout ? Nous ne sommes ni dans la confiance absolue, ni dans la défiance généralisée. Nous jugerons sur pièce à la fin du processus.

Quelles sont vos lignes rouges ?

La CFDT ne fonctionne pas tant en terme de lignes rouges que de propositions et d’alerte. Le syndicalisme n’est pas une force de témoignage, mais une force de propositions et de contre-propositions. Les sujets abordés sont complexes et les réponses ne peuvent pas être binaires. Notre objectif est de d’obtenir toujours plus pour les travailleurs. Entre les points d’accord et de désaccord,  nous jugerons l’équilibre global.

Quels sont les aspects positifs ?

Le renvoi de la négociation à l’entreprise sur certains sujets et le renforcement du rôle des branches sont une bonne chose. Il faut permettre aux entreprises de négocier les sujets qui visent l’organisation du travail. Et les six domaines sur lesquels les négociations doivent être menées au niveau de la branche doivent être conservés (salaire minimum, classification professionnelle, protection sociale complémentaire, formation, pénibilité et égalité professionnelle femmes hommes). Nous voulons en ajouter un septième : la qualité de l’emploi qui inclut les négociations sur le temps partiel À 24 h. Un autre point à creuser est le «chèque syndical» en entreprise qui vise à offrir aux salariés la possibilité d’adhérer à un syndicat de leur choix avec des ressources financées par l'employeur. Par ailleurs, nous soutenons tout ce qui sera fait pour accroître la possibilité d’expression des salariés sur leur travail.

Il y a quand même des points qui vous gênent…

Oui et nous y serons très attentifs. Si on veut renforcer le dialogue social, il faut renforcer le fait syndical. Des accords en entreprise ne doivent pouvoir être négociés et signés que par le représentant d’un syndicat. Il n’est pas question que des élus (délégué du personnel, membres du comité d’entreprise ou du CHSCT) non mandatés par un syndicat puissent le faire, en tout cas dans les entreprises de plus de 11 salariés. Nous serons aussi vigilants, si cette option est retenue, sur l’instance unique : elle devra pouvoir ester en justice, conserver les prérogatives des instances qu’elle remplace (DP, CE et CHSCT), traiter des questions de conditions de travail, d’hygiène et de sécurité, renforcer le droit d’expertise et demeurer une instance de proximité. Et, nous proposons qu’une telle évolution ne puisse intervenir que si les syndicats et les directions le décident par accord majoritaire.

Avez-vous évolué sur le plafonnement des indemnités prud’homales ?

Nous restons en désaccord avec cette mesure. On nous dit que les dommages et intérêts obtenus aux prud’hommes en France en cas de licenciement abusifs sont les plus élevés d’Europe. Mais les indemnités légales, qui sont le socle quand un salarié est licencié, sont parmi les plus basses! C’est pourquoi nous demandons leur augmentation. Je rappelle aussi que les délais de recours aux prud’hommes ont déjà été raccourcis en 2013. Et que des erreurs sur le formalisme peuvent aussi servir à cacher des problèmes sur le fond.  Enfin, nous voulons que les licenciements économiques soient validés en prenant en compte la santé de l’ensemble du groupe multinational, et non en se limitant à l’état de la filiale française.

Le gouvernement réfléchit à l’option de décaler dans le temps la mise en place des accords majoritaires. Qu’en pensez-vous ?

Je partage la volonté de Muriel Pénicaud de revoir les modalités du dialogue social pour le renforcer. Mais ce projet ne peut fonctionner que si on permet au syndicalisme de faire sa mue. Le fait que les accords, pour être validés, soient signés par des organisations ayant recueillies au moins 50% des voix aux élections (et non plus 30%) est un pas capital. Ces accords majoritaires doivent devenir la norme en 2019, nous ne souhaitons pas à priori changer de calendrier.

Comment analysez-vous le climat social ?

Le climat sociétal, politique et social est tendu : une vraie poudrière ! C’est la première chose que j’ai dite à Emmanuel Macron lors de notre rencontre. Les difficultés sociales sont toujours là et les Français expriment le besoin d’avoir plus de prise sur leur travail. Il faut redonner de la respiration à la société, recréer des marges de manœuvre au plus près des citoyens et des salariés. Les réformes sont nécessaires pour s’adapter aux révolutions numériques, écologiques, à la mondialisation. Mais il ne faut pas que cela se fasse sur le dos de travailleurs. C’est pourquoi je me réjouis que le contrat de chantier reste borné par les branches. Sinon, cela aurait été un mauvais signal.

La CPME dit que vous avez trouvé un accord sur le compte pénibilité. Est-ce exact ?

Une organisation n’a pas à s’exprimer au nom d’une autre et je n’ai rien conclu avec François Asselin, le président de la CPME! Les salariés qui voient leur espérance de vie altérée par leurs conditions de travail doivent avoir une juste réparation. Il faut aussi entrer davantage dans une politique de prévention. Pour les trois critères ergonomiques de pénibilité, on peut regarder à nouveau les choses pour que la mise en œuvre soit simplifiée sans revenir sur l’objectif. Mais les six autres critères doivent s’appliquer comme le prévoit la loi. Sur ce point, le patronat doit arrêter de pleurer et assumer ses responsabilités !

Emmanuel Macron vous aurait menacé d’étendre la moralisation de la vie politique encours à la vie syndicale si vous ne soutenez pas sa réforme ?

C’est du grand n’importe quoi. Jamais le président, ou son entourage, n’en a parlé lors de notre entretien. Et s’il l’avait fait, je l’aurai dénoncé. Ceci dit, La CFDT n’a rien à cacher et encore moins à craindre d’une opération de transparence ou moralisation.

propos recueillis par Marc Landré, Cécle Crouzel et Manon Malhère

Invité de la matinale d'Europe 1 le 28/06/2017

Retrouvez mon interview par Thomas Sotto sur les réformes du code du travail prévues par le gouvernement.

 


Laurent Berger sur la loi Travail: "Etre dans... par Europe1fr

Interview au JDD du 18 juin

Cette interview est initialement parue dans le Journal du dimanche du 18 juin 2017

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La « vague Macron » change-t-elle le rapport de force ?

C’est le choix des citoyens, mais cette large majorité renforce la nécessité de construire des politiques en contact avec la société civile et les corps intermédiaires. Partagez le pouvoir ai-je envie de dire au président et au gouvernement ! Le concentrer ne serait pas sans risque et sans difficulté tant les fractures sociales et territoriales sont réelles. Il va falloir apporter des réponses en matière de lutte contre la pauvreté, d’accompagnement des travailleurs dans leur parcours professionnel, favoriser le retour à l’emploi des chômeurs de longue durée, développer une action publique de proximité. La question posée est celle du sens : soit on construit des politiques de progrès qui font vivre des valeurs, réduisent les inégalités, favorisent l’équilibre entre performance économique et justice sociale au service d’une fraternité retrouvée. Soit on élabore juste des politiques qui misent bout à bout n’incarnent aucune grande logique. Jamais il n’y a eu un tel paradoxe entre d’un côté, un pouvoir très concentré, et de l’autre, des tensions et des attentes fortes en termes de changement. La victoire ne laisse pas de place à l’euphorie. Il n’y a pas d’homme providentiel, ni de solution miracle.

Dans ce contexte, les organisations syndicales ont-elles un plus grand rôle à jouer ?

Nous devons concourir à l’intérêt général, personne n’a intérêt à ce que le pays implose. Les risques de manifestations et de violence sont important tant la société vit sous tension. C’est pour cela qu’il faut du dialogue social, les syndicats ont un rôle à jouer sur le code du travail, l’assurance chômage, la formation professionnelle… Mais nous ne devons pas nous cantonner à ces sujets essentiels. Fin mai, nous avons remis au premier ministre des propositions en matière de fiscalité, d’Europe, de pauvreté et qui prouvent que le syndicalisme tel que le construit la CFDT est porteur d’une vision.

Avec FO, vous demandiez un délai pour discuter des ordonnances sur le code du travail. Avez-vous le sentiment d’avoir été entendu ?

Il y a eu une détente du calendrier jusqu’à fin septembre, nous avons six rendez-vous avec le ministère du Travail durant lesquels nous présentons nos propositions. Sur le calendrier, il ne faut pas faire de procès d’intention, il n’est pas un facteur de blocage. Le syndicalisme se grandit quand il est sur les questions de fond. Ce n’est pas en restant au bord du terrain qu’on peut influer sur le jeu. Contrairement à ce que disent certains, ce n’est pas plié. Ne sifflons pas la fin du match avant qu’il ne soit joué !

Quelles sont vos lignes rouges ?

Nous sommes contre le référendum d’entreprise à l’usage de l’employeur en cas d’absence d’accord avec les organisations syndicales. Sur le plafonnement des dommages et intérêts versés aux prud’hommes, nous sommes en désaccord par principe car il est normal de toucher une réparation intégrale après un licenciement abusif. Attention aux fausses solutions ! On élaborera des contre-propositions, à nous aussi de faire en sorte que les politiques ne fassent pas n’importe quoi. Nous ne sommes pas demandeurs d’une fusion des instances représentatives du personnel. Mais si c’est le cas, il doit y avoir une commission spéciale sur la sécurité et la santé au travail et qu’elle puisse ester en justice. Enfin, nous souhaitons augmenter les indemnités légales de licenciement et développer la place et les moyens des syndicats. La branche doit voir son rôle renforcé notamment en matière de qualité de l’emploi, et les entreprises doivent négocier sur l’organisation du travail et leur responsabilité sociale.

Et si vous n’êtes pas écoutés ?

Je ne suis pas animé par la peur, ni par la confiance absolue, mais par la détermination et l’exigence. La désertion sociale n’est pas une solution. S’il y a des désaccords profonds, nous le dirons car nous sommes libres et engagés. Le gouvernement a deux options : une simplification bête et méchante des relations sociales. Ou bien l’élaboration d’un nouveau pacte social qui articule un droit du travail supplétif élevé avec un rôle renforcé des branches et un espace de discussion dans les entreprises. Le gouvernement ne doit pas nous squeezer. S’il le fait, nous nous mobiliserons. Un pays qui fonctionne bien est un pays qui articule démocratie politique et démocratie sociale.

Etes vous favorable à une étatisation de l’Unedic ?

Non, mais le paritarisme pour le paritarisme alors que nous sommes déjà dans une logique tripartite n’est pas non plus la solution. Il faut un système où les partenaires sociaux conservent une place pour établir les règles. Ce second temps de réforme ne doit pas être abordé uniquement sous l’angle du pilotage, de la gouvernance, du mécano. On veut des mesures concrètes sur les chômeurs de longue durée et les jeunes sans qualification. Plus personne ne parle du compte personnel d’activité qui est pourtant un outil de portage des droits dans un cadre collectif et de sécurisation des salariés. Nous souhaitons y intégrer une banque des temps pour accompagner les parcours professionnels. 

 Propos receuillis par Emmanuelle Souffi et Rémy Dessart

Invité de la matinale d'Europe 1 le 16 mars

A l'occasion de la sortie des résultats de Parlons Travail et du grand oral des candidats à la présidentielle que nous avons organisé le 16 mars, j'étais l'invité de Thomas Sotto dans la matinale d'Europe 1. L'occasion de parler des premiers résultats de l'enquête, mais également de revenir sur la scandaleuse "clause Molière".

 


Laurent Berger : "La CFDT ne soutient pas de... par Europe1fr

Interview à "Témoignage Chrétien"

PROPOS RECUEILLI PAR CHRISTINE PEDOTTI ET BERNARD STEPHAN 

Publiés le 05/01/2017

Quel bilan tirez-vous du quinquennat de François Hollande ?

Cette question montre que le débat public est bloqué par des angles de vue politiciens. Toute construction collective est regardée à l’aune de sa place sur un échiquier politique très statique : est-elle de gauche, de droite, du centre ? Fonctionner avec de tels réflexes asphyxie le débat démocratique et fait croire que la vie des citoyens est rythmée par des cycles de cinq ans. Il n’y aura pas de temps zéro en mai 2017 de même qu’il n’y en pas eu en mai 2012. Le quinquennat de François Hollande n’est pas achevé, il a vu à la fois des réussites et des échecs. Cette focalisation sur des postures politiciennes découle de l’incapacité de notre pays à produire un diagnostic lucide d’une situation marquée par des inégalités et de profondes mutations.

Quelles sont ces mutations ?

J’en distinguerais quatre : la première c’est la mondialisation perçue exclusivement comme une menace. Or si la mondialisation a, faute d’une volonté de régulation suffisante, provoqué des inégalités, elle a aussi permis de faire reculer sensiblement la pauvreté à l’échelle du monde. Cette phase nouvelle de l’histoire mondiale provoque l’inquiétude des Occidentaux car elle est marquée par un rééquilibrage entre les différents continents de la planète. Ce qui avait été accumulée par le Nord par captation des richesses des pays colonisés se répartit aujourd’hui autrement. Il n’est pas question de subir cette mutation par une baisse du niveau de bien être en Europe mais ne pas tenir compte de ce changement profond c’est se condamner au repli.

La seconde mutation à l’œuvre qui concerne en premier lieu le monde du travail est la révolution numérique. Elle bouleverse tout y compris le monde des media. Elle est à la fois riche de promesses et source d’inquiétudes. Cette transition a déjà des conséquences sur le dialogue social,  le devenir des métiers, des qualifications, de l’organisation de la production, etc.

La troisième mutation concerne la transition écologique avec le risque climatique qui est désormais réel. Au lieu de le percevoir comme une menace, nous pourrions le considérer comme une formidable opportunité en termes de reconversion de la production, de nouveaux emplois et de modes de vie.

La quatrième mutation est démographique. Le risque climatique combiné à l’essor inédit de la population mondiale provoque de profonds mouvements de population qui ne sont pas sans conséquence sur la France et l’Europe.

Comment expliquez-vous que ces mutations soit si peu prises en compte ?

Aucune d’entre elles n’a été anticipée. C’est pour cela que la peur s’installe. Dans cette situation anxiogène, les discours qui triomphent sont ceux  qui parlent « au ventre » comme le dit le populiste italien Bepe Grillo, ceux qui flattent nos instincts les plus bas. La classe politique combat ce populisme par des discours qui parlent seulement à la tête alors que celui qui parle au ventre ne peut être contré qu’avec une parole s’adressant à la fois à la tête et au cœur. La peur est également entretenue par une logique médiatique qui évacue le long terme. Le refus de ces dérives fait de nous les cédétistes des êtres bizarres dans le paysage social. Ils Nous ne regardons pas l’étiquette politique de celui qui gouverne avant d’accepter de discuter avec lui et nous nous appuyons s’appuient sur leurs nos valeurs fondamentales : la justice sociale, la démocratie, l’émancipation. Cette dernière valeur est trop peu partagée dans le monde syndical et politique alors qu’elle est étroitement liée à la capacité qu’ont les gens de prendre en charge les problèmes qui les concernent. S’agissant de la démocratie, la CFDT, qui a toujours combattue les totalitarismes, s’engage contre les régimes autoritaires , ou à forte tentation de le devenir, qui dominent le monde avec Trump, Poutine, Erdogan, Orban, Assad... Dans ce contexte, miser sur des valeurs comme  la confiance dans la personne,  la justice sociale, la lutte contre les inégalités est indispensable.

Ces valeurs peuvent-elles résister à la vague populiste ?

Oui si elles sont articulées à la conviction que le progrès existe encore et qu’il n’est pas à chercher dans le monde d’hier. Je ne fais pas partie de ceux qui regrettent les Trente glorieuses (1945-1975). Ce monde était autoritaire jusque dans les familles, machiste parce que fondé sur le fait que c’était avant tout les hommes qui rapportaient le salaire. Le plein emploi certes était au rendez-vous mais beaucoup de femmes n’étaient pas salariées. Les conditions de travail  étaient considérées comme assez secondaires-on les compensait par un surplus de salaires- et on pillait les ressources naturelles. Au lieu de se réfugier dans la nostalgie, l’action syndicale doit se baser sur des valeurs fortes et sur une foi dans le progrès.

Quel contenu donnez-vous à cette notion de progrès ?

Il faut parler de progrès humain. Cela signifie que les inégalités doivent reculer. Il faut un mieux pour tous et pas seulement pour quelques-uns. Cela suppose des politiques fiscales vigoureuses et des mesures d’accompagnement pour le retour à l’emploi de tous afin de réduire l’écart entre riches et pauvres. La stigmatisation de ces derniers souvent traités d’assistés me met hors de moi. Mais les inégalités sont aussi intra salariales. Dans une filière, la répartition de la valeur ajoutée entre sous-traitants et donneurs d’ordre n’est pas égale et le syndicalisme se doit de regarder ces réalités en face s’il ne veut pas désespérer les plus fragiles.

La mesure du  progrès consiste aussi à construire une économie basée sur la qualité et non sur un modèle lowcost qui, de plus, épuise les ressources naturelles. Je suis persuadé que la transition écologique devrait être le fil rouge de cette économie de la qualité. Cela serait l’occasion de fixer une finalité à l’économie, d’investir dans des productions durables de biens et de services, de réinventer la démocratie en mettant en valeur les initiatives syndicales et toutes les initiatives citoyennes, de réinventer la protection sociale en basant l’exercice des droits sur la personne plutôt que sur son statut dans l’entreprise.

Cela signifie-t-il qu’il faut repenser le système social issu de la Libération ?

Il faut le repenser sans remettre en cause son principe directeur : chacun paie en fonction de ses moyens et reçoit en fonction de ses besoins. Cette refondation suscite deux oppositions.  D’une part, celle des partisans d’une dérégulation débridée qui pensent que les protections collectives nuisent à la compétitivité.En somme, une chance serait donnée au départ à chacun avec pour la suite une consigne : « Débrouillez-vous dans un monde sans règles, sans solidarités, sans accompagnement des plus fragiles ». Une partie du monde patronal se situe dans cette logique du toujours moins. D’autre part, cette refondation sociale suscite l’hostilité des partisans du statu quo : ils estiment soit que tout va bien soit que rien ne va, la solution consistant à resserrer les boulons du système actuel. Ce faisant, ils adoptent une vision de perdants accrochés au vieux monde et incapables de redonner des perspectives à une société qui a bougé. La refondation du système social oblige aussi à s’interroger sur son financement : qu’est-ce qui doit être pris en charge collectivement, par qui ? L’Etat ? Les entreprises ? Les citoyens ?

Les peurs et les poussées populistes qu’elles génèrent paraissent irrésistibles.

Le populisme a d’autant plus d’audience que personne n’est capable de définir le progrès. La campagne présidentielle qui commence en offre un vivant exemple : au lieu de nous projeter vers ce que pourrait être une société de progrès dans vingt ans- une société solidaire où l’avenir professionnel, le nôtre, celui de nos enfants, passera par de multiples métiers- on nous parle de boîtes à outils, de logiciels, de positionnement, ce qui très éloigné des aspirations des salariés. Les 200 000 réponses de l’enquête Parlons travail que la CFDT a lancé en septembre dernier sont éloquentes. 80% des salariés disent qu’ils sont satisfaits de leur travail. 64% affirment qu’ils sont attachés à leur entreprise et 53% qu’ils sont attachés à leur administration. Par ailleurs, 33% confient avoir déjà pleuré à cause de leur travail. Un nombre non négligeable d’enquêtés affirment qu’ils ont déjà eu envie de taper sur leur patron. L’entreprise ne se résume donc ni à un lieu où l’exploitation est généralisée ni à un monde de bisounours où chaque salarié vaque à son travail sans avoir besoin de collectif pour réfléchir et changer ce qui doit l’être.

 Définir un progrès possible et en chercher les sources de financement suppose donc de s’appuyer sur les milliers d’initiatives que prennent des syndicats, en ce domaine la CFDT n’est pas en reste -  et des associations de citoyens. Ce ne sera pas simple, il faudra redéfinir la place de l’Etat, des partenaires sociaux, des régions, des territoires mais le contexte est opportun pour amorcer ce processus.

Que pensez-vous de la volonté de François Fillon de gouverner par ordonnance s’il est élu ?

La CFDT se positionnera dans l’élection présidentielle une fois tous les candidats connus mais j’ai d’ores et déjà envie de dire à tous et à François Fillon en particulier que ceux qui envisagent de gouverner par coup de menton en se passant des corps intermédiaires dont les syndicats commettent une grave erreur et ne trouveront pas d’issues. Je ne crois pas aux solutions toutes faites émanant d’un homme providentiel ou d’un Etat qui régleraient tous les problèmes sans impliquer les gens concernés pour les résoudre.

Faire reposer l’essentiel des négociations au niveau de l’entreprise n’est-ce pas périlleux ?

Si on donne le sentiment, comme certains syndicats au printemps dernier, qu’on a peur des initiatives des militants dans l’entreprise au prétexte qu’ils ne se seraient pas suffisamment formés pour négocier avec leur patron,  il faut cesser de croire à la nécessité de l’action syndicale sur le lieu du travail. Je rencontre tous les jours des militants, qui, n’ayant pas bénéficié de formation initiale très élevée, sont devenus de très grands connaisseurs de leur milieu de travail capables d’intervenir sur la stratégie de leur entreprise. Cela me fait croire à l’éducation populaire, elle permet à celui qui agit collectivement de progresser individuellement et d’améliorer la situation de ses collègues de travail et plus largement de faire avancer la société. On ne peut réduire l’intervention syndicale dans l’entreprise à la contestation, sans jamais construire de solutions en les négociant, dans un rapport de forces, avec l’employeur.

En quoi la loi travail est une avancée dans ce sens ?

La loi travail s’articule autour de deux pivots. Le premier accorde  des droits attachés à la personne à travers le compte personnel d’activité (CPA) qui intègre le compte personnel de prévention de la pénibilité et au le compte personnel de formation. 500 000 comptes formation ont ainsi été ouverts en 2016 dont beaucoup par des demandeurs d’emploi pour se préparer aux métiers du numérique. D’autres droits nouveaux s’inscrivent dans cette logique : le droit rechargeable à l’assurance chômage, la complémentaire santé obligatoire dont la moitié est payée par l’employeur. Tous ces droits nouveaux bénéficient aux salariés y compris les plus précaires. De même pour la garantie jeune qui permet à des jeunes sans emploi de moins de 25 ans de bénéficier à la fois d’une formation, d’une rémunération et d’un accompagnement. Le CPA à terme, doit intégrer tout ce qui concoure à sécuriser les parcours professionnels et les parcours de vie (logement, transport…) Le second pivot de la loi travail renforce la négociation d’entreprise sans remettre en cause les droits fondamentaux inscrits dans le Code du travail : le smic, la durée légale du travail, l’égalité hommes-femmes. Sur l’organisation du travail, la loi donne des moyens accrus pour négocier en accordant 20% de temps de délégation supplémentaire aux délégués syndicaux. La loi précise que le patron ne peut pas prendre de décision unilatérale dans ce domaine s’il n’y a pas de négociations et pas d’accord majoritaire. Si la démarche syndicale prend appui sur la reconnaissance du travail des salariés dans l’entreprise, il faut accepter que la négociation se passe là où le travail se déroule. Bien sûr, il y aura des endroits où les négociations se passeront mal mais j’ai cessé depuis longtemps de croire à un monde parfait. Cette démarche de négociation entreprise par entreprise oblige dès à présent les syndicats à être d’une part  plus à l’écoute des salariés, ce qui n’est pas un mal, et, d’autre part, à accompagner davantage les militants et les représentants du personnel dans la mise en œuvre des négociations avec l’employeur. Cela oblige enfin à renforcer la présence syndicale dans les entreprises. Réaffirmer ces acquis de la loi Travail ne fait pas taire nos critiques à l’égard de la méthode employée par le gouvernement pour la présenter.

Certaines des critiques portées à la loi portaient sur le fait qu’elle puisse déboucher sur un moins disant au regard du droit social actuel…

Je ne crois pas au syndicalisme qui, comme par le passé, pourrait négocier en même temps les mêmes acquis pour tout le monde. Par exemple, dans une entreprise de l’agroalimentaire, des femmes qui devaient travailler très tôt et ne pouvaient de ce fait s’occuper de leurs enfants ont accepté de baisser la rémunération de leurs heures supplémentaires pour obtenir en contrepartie une aide à la garde d’enfants. Est-ce un bon ou un mauvais accord ? Je ne suis pas là pour juger avec suffisance ce que ces salariées ont négocié. La loi doit donner des repères collectifs et la négociation doit permettre d’atteindre des compromis, à condition que ceux-ci ne remettent pas en cause des éléments fondamentaux tels que le salaire minimum ou la sécurité au travail. Dans les négociations sur la loi Travail on ne pourra pas empêcher qu’en certaines situations il y ait parfois du moins disant. Mais a contrario, ce qui est inscrit dans la loi comme par exemple l’égalité professionnelle n’est pas toujours appliqué, faute de mobilisation suffisante des acteurs.

Comment sortir du modèle fordiste où les directions décident de l’organisation du travail et les syndicats négocient des contreparties salariales à sa pénibilité ?

La CFDT a depuis longtemps pris ses distances avec ce modèle. Elle estime que le temps est venu de partager le pouvoir dans l’entreprise et non plus seulement de partager le gâteau des richesses qu’elle crée. Le travail  que la financiarisation des entreprises a contribué à rendre invisible en est pourtant le cœur. C’est pour cette raison que le savoir des salariés est central et que l’entreprise doit se fixer d’autres finalités que le profit. Certes une entreprise se doit d’être rentable mais elle doit aussi se fixer d’autres finalités, comme la création d’emplois, le développement des compétences des salariés, le développement du territoire, l’intégration.

Le syndicalisme peut-il infléchir le cours de la mondialisation dans un sens plus social ?

Les syndicats tant au niveau européen que mondial doivent être la vigie qui rappelle aux instances politiques l’existence du monde du travail tout en faisant des propositions concrètes. C’est le cas de la Confédération européenne des syndicats, où nous avons effectué un énorme travail pour donner un contenu au pilier social de l’Europe en proposant l’instauration d’un salaire minimum et d’une assurance-chômage européenne en complément de celle existant dans les pays de l’Union européenne. A ce sujet, une question émerge : croit-on encore à une Europe de projets, qui met en place des politiques énergétiques et industrielles, des politiques fiscales et sociales harmonieuses, ou faut-il considérer qu’il convient désormais de se replier sur soi ?  L’exigence d’une Europe sociale doit être plus visible mais il faut  reconnaître que l’Europe construite sur une logique économique a permis de maintenir la paix depuis plus de 70 ans. Il y  a dix ans, lors du débat sur le traité européen, formuler ce constat faisait dire à certains que la paix était définitivement assurée. Aujourd’hui, je suis quasiment certain de l’inverse. Si nous ne continuons pas à construire l’Europe, je crains que de très mauvaises décennies nous attendent.

Yves Jamait, un chanteur, dit: « ça dépend de ce que l’homme aura fait, ça dépend de ce que l’homme aura dit .C’est bien cela le problème c’est que cela dépend de lui. » Je prolonge en disant : « C’est bien cela la chance, c’est que cela dépend de nous. ». Dans l’histoire, rien n’est écrit d’avance. 

Sur ce blog, je souhaite partager mes observations et ma façon de voir l’avenir. Ces réflexions se nourrissent de l’analyse de la CFDT, de ses propositions. Mais aussi des discussions avec les adhérents et militants de la CFDT, ainsi que les salariés et agents que je rencontre chaque semaine. Bienvenue !