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Interview à l'Obs : "Le Président doit prendre le temps du dialogue"

Interview parue dans L'OBS le 18 mai 2017

Emmanuel Macron a besoin des syndicats réformistes pour dérouler son projet. Avez-vous le sentiment d’être l’homme-clé de ce début de quinquennat ?

Non, ce n’est pas celui qui m’importe. Ce qui intéresse la CFDT, c’est le fond des sujets pour les salariés. Le nouveau président est tout juste investi et nous sommes déjà sommés de nous positionner sur sa politique. Pourquoi pas sur son bilan tant qu’on y est ? Moi, je dis : Laissons-le former son gouvernement. La CFDT n’est ni un opposant de principe, ni un allié. 

N’avez-vous pas peur d’être un peu seul face à lui, notamment dans la discussion sur le Code du travail ? 

Je souhaite que de nombreuses autres organisations sortent du jeu des postures et examinent les projets qui seront avancés : certains peuvent être positifs, d’autres non. Un président a été élu. Qu’il plaise ou non, il faut respecter ce choix démocratique et le laisser préciser ses ambitions.

Mais nous l’appelons à ne pas agir dans la précipitation. Et à garder à l’esprit que beaucoup de gens n’ont pas voté pour lui par adhésion, mais pour repousser le risque du FN. C’était le sens de l’appel de la CFDT. 

Il doit aussi entendre que la société ne va pas bien, qu’il y a des territoires abandonnés, avec des gens qui, sans être forcément pauvres, ont le sentiment qu’on ne s’occupe plus d’eux, parce que les services publics se sont éloignés, que les industries ont disparu, que les transports sont compliqués. Il doit se préoccuper de ces Français qui ont le sentiment d’être relégués, méprisés. 

Bref, il doit donner un horizon et un sens de progrès à ses projets.

La CFDT a beaucoup travaillé depuis quelques mois: nous sommes prêts à remettre au Président de la République et au Premier ministre des propositions sur de multiples sujets.

Connaissez-vous Edouard Philippe, Le premier ministre ? 

Pas du tout. Dans les entreprises, nous ne choisissons pas notre direction. Au gouvernement, nous faisons aussi avec ceux qui sont en place. J'espère qu'il sera à l'écoute et nous recevra rapidement. Nous lui remettrons un dossier d'une cinquantaine de pages, avec des propositions, autour de trois thèmes : investir pour créer les emplois de demain, investir dans l'émancipation des personnes et faire du dialogue social le levier privilégié du changement. 

Sur la question du projet d’ordonnances pour réformer le code du travail, qu’est-ce qui vous agace le plus ?  La méthode ou le fond ? 

Sur le fond, nous avons des désaccords. Nous sommes contre la “barémisation” des indemnités aux prud’hommes, par exemple. Pour ce qui est de la volonté de favoriser la négociation en entreprise, nous y sommes favorables à condition qu’elle permette de discuter de nouveaux droits concrets, au plus près des besoins des salariés. Pour cela, nous avons besoin d’un socle de droits élevé dans le code du travail, d’un encadrement de la négociation extrêmement fort, et d’une présence syndicale réaffirmée. Il n'est pas question, par exemple, de faire par la négociation en entreprise des entorses à l'ordre public social : le smic, les règles de sécurité au travail …

Sur la méthode, c’est surtout un sujet qu’Emmanuel Macron doit régler avec le Parlement: quel est le meilleur moyen de faire adopter une loi ?  Pour nous, ce qui compte, c’est que l’on prenne le temps du dialogue. Le calendrier qui est annoncé, pour régler autant de sujets différents, me paraît  intenable. Mais attendons de voir ses propositions.

Emmanuel Macron semble estimer que le dialogue a eu lieu lors de la préparation des lois Macron, Rebsamen, El Khomri, ou autour des rapports Combrexelle ou Barthélémy-Cette…

Tous les spécialistes des relations sociales, dont certains que vous avez cités, vous diront qu’il est impossible de boucler de façon sereine et intelligente une telle réforme en deux ou trois mois. Nous n’avons pas encore évalué l’impact des précédentes lois. Commençons par cela ! La loi Macron par exemple a fixé un barème indicatif pour les prud’hommes et pousse à la conciliation. Cela a-t-il été efficace ? Il me semble que oui. Plus fondamentalement, en quoi une réforme rapide du Code du travail serait-elle de nature à créer de l’emploi ?

C’est en tout cas la conviction profonde du Président…

Pour moi, la baisse du chômage viendra de la formation, de l’élévation des compétences, de la montée en qualité de notre modèle productif et donc de  l’investissement -dans la transition écologique et dans les besoins sociaux : la petite enfance, la dépendance, la prise en charge des personnes en situation de handicap… La lutte contre le chômage passe aussi par une relance au niveau européen. Si l'idée était de se doter  d’un code du travail le moins protecteur possible, qui s’appliquerait en l’absence d’accord négocié dans l’entreprise, ce serait “niet” pour la CFDT.  

Emmanuel Macron met en avant le rapport Combrexelle - que la CFDT a soutenu-, mais faut-il lire tout le rapport. La première partie, dont hélas personne ne parle, porte sur la culture du dialogue social. Et les autres parties portent sur les nouvelles compétences à ouvrir à la négociation collective dans l’entreprise, comme la responsabilité sociale de l'entreprise. Parlons-en, l’enjeu est très fort : comment traite-t-on les sous-traitants, les salariés, les territoires ... 

Mais les patrons sont-ils aujourd’hui prêts à accepter un vrai renforcement de la présence syndicale dans les entreprises ? À partager un peu plus le pouvoir, en associant les représentants du personnel aux décisions et aux réflexions stratégiques ? C'est de cela dont je veux parler avec les organisations patronales avant de discuter plus avant. Pourquoi n’irait-on pas vers de la codécision ?  

Emmanuel Macron en a parlé dans son discours d’Albi. C’est l’autogestion, comme on disait autrefois ?

Appelez ça comme vous voulez.  La défense de l’autogestion fait partie de l’histoire de la CFDT et j’en revendique la filiation au sens d’un pouvoir partagé dans l’entreprise. Dans la grande enquête que nous avons menée sur le travail, l’attente numéro un des salariés, c’est de peser davantage sur les décisions qui  les concernent. 

L’avez-vous beaucoup vu Emmanuel Macron pendant la campagne ? 

Non, je l’ai rencontré comme et même après d’autres organisations syndicales.

Quels sont vos interlocuteurs dans son équipe ? 

Pendant la campagne, nous avons eu comme interlocuteurs Jean-Pisani Ferry (conseiller économique, ndlr) et Marc Ferracci (économiste spécialiste du travail, ndlr).  

La présence dans l’entourage d’Emmanuel Macron de personnalités comme Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT, est-elle un avantage pour votre organisation ?

Ni un avantage ni un désavantage. Nicole Notat est une amie, je la vois dans un cadre personnel, mais elle n’est pas le messager d’Emmanuel Macron et elle n’engage pas la CFDT. Elle ne le veut d’ailleurs pas. Elle a déjà beaucoup donné et elle a droit à sa liberté. 

Emmanuel Macron juge que les syndicats ne sont pas les détenteurs de l’intérêt général, que leur place est davantage au niveau de l’entreprise qu’au niveau national… Qu’en pensez-vous ?

Nous ne sommes pas détenteurs de l’intérêt général, mais nous y contribuons certainement.

In fine, c’est le pouvoir politique qui incarne l’intérêt général. Mais pour le définir, le comprendre, il a besoin de la confrontation de visions différentes. Comme le dit Pierre Rosanvallon, le peuple n’est pas seulement un “peuple électoral”. Dans un monde devenu plus horizontal, plus rapide, il faut articuler la démocratie politique et la démocratie sociale, la démocratie participative et la démocratie représentative. 

Si Emmanuel Macron juge que les syndicats ne sont là que pour défendre des intérêts particuliers, je lui souhaite bien du courage pour faire avancer des réformes. On s’en est expliqué,  je pense qu’il a entendu. 

Emmanuel Macron veut également mettre fin au paritarisme pour la gestion de l’assurance-chômage ?

Sur l’assurance-chômage, il y a eu deux temps dans sa campagne. Il a d’abord dit qu’il fallait tout nationaliser. Pourquoi se priver de ceux qui connaissent le mieux le monde du travail -les représentants des employeurs et les salariés- dans la définition des règles ? Ce serait idiot, d’autant que nous avons fait la démonstration, notamment dans la dernière convention Unedic signée en avril, que nous pouvions maintenir un système d'indemnisation à la hauteur, en prenant en compte les évolutions du marché du travail. 

Dans un deuxième temps, Emmanuel Macron a parlé d’une approche tripartite. Pourquoi pas? L’Etat est déjà dans le système de façon non assumée. Il le sera davantage si le président vise une forme d'universalisation de l'assurance- chômage. 

Dans ce cadre, nous sommes ouverts à la discussion. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le paritarisme pour le paritarisme, c'est l'efficacité au service des salariés et des chômeurs.

Emmanuel Macron remet aussi en question le rôle des syndicats dans la formation professionnelle. C’est négociable?

Il y a déjà eu une réforme en 2013. L’ambition est triple : le compte personnel de formation, les plans de formation des entreprises et la formation des demandeurs d'emploi. Dans ce dernier domaine, les partenaires sociaux ont fait la démonstration qu’ils étaient capables de se mobiliser en mettant en œuvre le plan de formation des chômeurs (500 000 puis 1 million). Regardons ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas ! Améliorons le système plutôt que de faire table rase pour laisser l’Etat s’en charger, seul. On a besoin de tous les acteurs autour de la table. 

Est-ce une question de financement des syndicats ?  

Plus du tout. Depuis 2014, les syndicats sont financés par un prélèvement sur les entreprises, géré par l’AGFPN, une association contrôlée, transparente et paritaire, qui n’a rien à voir avec la formation professionnelle. 

Est-ce qu’Emmanuel Macron vous a demandé des propositions pour renforcer le compte personnel d’activité ? 

Pas encore. Mais c’est un bon sujet. La CFDT propose de compléter le CPA avec un accompagnement personnalisé, une banque du temps, des aides à la mobilité… Ces droits doivent s’inscrire dans un cadre collectif mais être attachés à la personne. Il faut réinventer la protection sociale autour de l’idée de la sécurisation des parcours professionnels.

Comment fonctionnerait cette banque du temps ? 

Un salarié aurait la possibilité, tout au long de sa carrière, de capitaliser du temps : jours de congés, heures supplémentaires, abondement par l’employeur… Le salarié pourrait le mobiliser à des moments qui lui conviennent (projet personnel, familial, réorientation professionnelle, retraite…). Cela répond à l’aspiration des salariés d’avoir prise sur les choix qui les concernent. 

Ne créerait-on pas un privilège pour ceux qui ont un emploi salarié, les “insiders”, finalement peu utile pour les demandeurs d’emploi ou les salariés précaires, les “outsiders” ?

LA CFDT ne défend pas que les salariés en situation stable : son histoire, c’est celle d’un syndicat attaché à réduire les inégalités, et qui s’intéresse à ceux qui ont le plus de difficultés. Nous avons œuvré pour renforcer le plan pauvreté, pour la revalorisation du RSA… Les droits rechargeables pour les demandeurs d’emplois ont été obtenu par la CFDT. Actuellement, nous travaillons pour obtenir de nouveaux droits pour les travailleurs des plateformes… Il faut se méfier de cette distinction “insider-outsider”. On peut être insider un jour, et parce qu’on n’a pas reçu de formation professionnelle, parce qu’on n’est pas accompagné, se retrouver définitivement outsider. Il ne faut pas opposer les uns aux autres.

L’ère qui s’ouvre peut-elle être une ère de régénération du dialogue social ? 

Oui, si chacun joue le jeu, notamment le patronat. Ce dernier a deux options aujourd’hui: soit il repart dans une logique de lobbying, de plaintes, soit il comprend qu’il doit dialoguer avec les organisations syndicales. Nous sommes entrés dans une période totalement nouvelle, puisque la CFDT est la première organisation syndicale dans le privé. C’est historique. 

Le gouvernement, lui, doit donner l’exemple: veut-il travailler avec les corps intermédiaires, avec les citoyens ? Ou veut-il, au prétexte de l’urgence, s’abandonner à la doxa de la recherche économique  académique, et décider de la vie des gens, à leur place et sans les consulter ? Cette deuxième voie serait une impasse.

 

La CFDT fait délibérer ses militants et adhérents !

Ce vendredi 19 mai, à la confédération, une centaine d’adhérents et de militants CFDT sont venus travailler ensemble sur l’évolution de notre organisation.  Durant cette journée, ils ont débattu et précisé les  principales propositions de solutions issues de la plateforme participative pour bâtir la CFDT de demain.

Journée délibérative

C’était une première à la CFDT (et nous sommes la première organisation syndicale à le faire) : A travers une plateforme internet, chaque adhérent(e) a pu s’exprimer directement, donner son avis, faire de nouvelles propositions pour que notre organisation réponde toujours mieux aux attentes des salariés. 

Nous avons associé tous les acteurs de notre organisation à ce chantier : la confédération, les unions régionales, les fédérations, les syndicats et les sections ont contribué au diagnostic initial et à la préparation de premières pistes de réflexion. Mais nous sommes allés plus loin en donnant directement la parole aux militants de terrain

Au total, 1456 adhérents ont participé aux débats et déposer 3243 contributions. La plateforme participative s’est ouverte sur 20 propositions pour améliorer le fonctionnement de notre organisation.  Les contributeurs en ont rajouté 375 ! Plus de 15 000 votes ont été réalisés. Ces chiffres montrent bien le dynamisme de notre organisation et de ses membres !

A la CFDT, nous faisons confiance à l’intelligence collective. Pour relever les défis du syndicalisme du XXIème siècle, nous avons besoin d’être nombreux, de faire ensemble en nous appuyant sur les savoirs, les pratiques, les richesses de chacun.

La démocratie participative ne se substituera pas à nos instances délibératives. Après cette phase de consultation c’est le bureau national qui déterminera la suite à donner à ces propositions. Nous voulons donner la possibilité à chacun de s’exprimer sur les grands enjeux qui concernent notre organisation tout en maintenant une structure décisionnelle efficace.

Cette démarche participative n’est pas uniquement une méthode au service de l’évolution de notre organisation. Elle est partie intégrante de l’évolution elle-même vers une CFDT toujours plus démocratique, où chacun y trouve sa place et s’y sent écouté. Une CFDT qui tire son dynamisme et sa force de l’ensemble de ses militants.

Cette première expérience est un vrai succès. Nous avons donc décidé de la renouveler pour l’écriture de la résolution qui sera soumise aux syndicats lors du congrès de Rennes en 2018. 

Interview aux Echos : “PASSER À LA HUSSARDE SUR LE CODE DU TRAVAIL, ÇA NE MARCHERA PAS”

Cette interview a été initialement publié dans le quotidien "Les Echos" daté du 16 mai 2017

Quelle lecture fait la CFDT des résultats de l’élection présidentielle ?

Ce qui frappe, c’est le peu d’enthousiasme après la victoire d’Emmanuel Macron sur le Front national, l’absence d’émotion, contrairement au 21 avril 2002. Cette élection présidentielle révèle plusieurs choses : une formidable attente de renouvellement mais aussi beaucoup de défiance à l’égard des responsables politiques ainsi qu’un sentiment d’abandon de la part de certains Français. Il y a une sorte de « nihilisme » politique qui s’est exprimé. Trop de Français sont tout simplement « paumés ». La société française est en attente de sens et de décisions à « hauteur d’homme » au service d’un projet collectif et non pas imposé d’en haut. Le nouveau président doit faire attention à sa façon de fonctionner : une forme de pouvoir jupitérien, trop vertical ne pourrait pas marcher.

Où sont les lignes de fracture dans la société française selon vous ?

Ce ne sont pas sept millions de partisans d’extrême droite qui ont voté Marine Le Pen au premier tour, ce sont souvent des Français qui ont l’impression d’être oubliés, à cause d’industries qui sont parties, de services publics qui ont fermé… Quand le premier médecin est à 45 kms de chez vous, vous avez le sentiment d’être abandonné. Il faut sortir de la seule macro-économie et faire des propositions qui changent réellement la vie de ces citoyens.

L’explosion des partis politiques préfigure-t-elle celle de certains syndicats ?

Nous devons tous nous demander si nous produisons des idées nouvelles depuis quinze ans. LR, le PS… Les grands partis ont manifestement déserté ce champ. Pas nous. A la CFDT, nous sommes à l’écoute des demandes concrètes des travailleurs et dans un monde en forte mutation, nous portons un projet et des propositions.

Certains mettent la légitimité du président en doute parce qu’une partie de ses électeurs a voulu faire barrage au FN et non soutenu son programme. Qu’en pensez-vous ?

Emmanuel Macron est arrivé en tête au 1er tour et il a obtenu 66% au second. Il est légitime. Il n’y aucun doute là-dessus. Et personne n’a intérêt à ce qu’il échoue. On ne sait pas ce qui se passerait alors, je pense y compris au risque d’affrontements violents. Face à une société angoissée, le nouveau chef de l’Etat doit être vigilant sur la méthode. Il n’a aucun intérêt à y aller « à la hache » en déroulant un programme technocratique sans concertations. Ce serait perdant pour le pays, et perdant pour lui. Le dialogue n’est jamais une perte de temps. Emmanuel Macron doit se nourrir des réflexions des acteurs et de la diversité de la société.

N’est-ce pas encore et toujours des grands-messes, donner du temps au temps alors qu’il y a une demande de résultats ?

La CFDT n’est ni une opposante, ni une alliée par principe. Mais il faut faire attention à l’empilement. Prenons l’exemple de l’emploi. Ces dernières années, de nombreuses réformes ont été lancées pour lutter contre le chômage : rupture conventionnelle, nouvelles procédures pour les plans sociaux, restauration des marges des entreprises… Je demande qu’une évaluation en soit faite. Même chose sur les indemnités prud’homales que le Président veut plafonner. On a mis en place un barème indicatif, ne faudrait-il pas d’abord mesurer ses résultats ? Nous pensons que le préjudice subi doit être réparé intégralement. J’attends d’ailleurs la démonstration de l’efficacité d’un plafonnement.

Il marche en Allemagne…

En Allemagne, ce qui est efficace, c’est le dialogue social. Quand on parle de souplesse du marché du travail, on la cite aussi toujours en exemple. Mais j’aimerais que le patronat s’inspire de celui d’Outre-Rhin également sur la cogestion. Le patronat allemand est moins conservateur que le nôtre. En France, la CFDT a pris le risque de soutenir la politique de restauration des marges des entreprises mais le patronat ne joue pas le jeu en ne prenant aucun engagement sur l’emploi. Il faut qu’il sorte de la plainte permanente et s’engage réellement dans le dialogue social.

Donc vous ne voulez pas de la réforme du code du travail qu’Emmanuel Macron a promise pour la rentrée par ordonnance ?

Ordonnance ou pas, ça, c’est une question qui concerne l’exécutif et le parlement. Nous, c’est le fond qui nous intéresse. Une réforme du code du travail à elle seule ne va pas créer de l’emploi. Nous croyons au renforcement du dialogue social dans l’entreprise, mais pas dans n’importe quelles conditions. Il faut renforcer le pouvoir des salariés. Il faut dans le même temps que le socle garanti par la loi en l’absence d’accord reste à un niveau élevé, voire plus élevé qu’aujourd’hui. En outre, une réforme hâtive du code du travail serait contre-productive. Il faut regarder sujet par sujet ce qui relève de la négociation d’entreprise. Le temps de la concertation est indispensable. Si Emmanuel Macron veut passer à la Hussarde, ça ne marchera pas. Il se trompe s’il croît que cela lui permettra d’éviter un conflit social.

La CFDT défend donc le statu quo ?

Non, cela ne veut pas dire que la CFDT défend le statu quo. Mais le gouvernement devra commencer par évaluer, écouter, parler. Il devra jouer la transparence et la concertation et donner du sens à son projet. Et ne pas se focaliser sur le seul code du travail. Il ne faut pas oublier que les leviers essentiels pour développer l’emploi sont nombreux : investissements massifs dans la transition écologique, montée en gamme de nos industries, formation professionnelle et accompagnement soutenu pour les salariés comme pour les demandeurs d’emploi, action publique plus efficace mais également développement de la cogestion dans les entreprises, Emmanuel Macron a évoqué ce sujet pendant la campagne électorale. Il est pour nous essentiel.

Le président de la République veut renforcer le rôle de l’Etat dans l’Assurance chômage. Craignez-vous d’être laissés de côté comme c’est le cas de l’Assurance maladie ?

Au départ, Emmanuel Macron parlait d’étatisation. Maintenant, il parle de tripartisme, ce qui n’est pas la même chose. Aujourd’hui, nous sommes dans une forme de tripartisme non avouée : l’Etat est concerné ne serait-ce que parce qu’il agrée les conventions et qu’il garantit la dette du régime. Et en réalité, il y a déjà un dialogue constant _ mais informel _ entre l’Etat et les partenaires sociaux. Une discussion va s’ouvrir à l’automne. Nous y sommes prêts. Mais il n’est pas question que nous soyons exclus de la définition des règles et de la gestion de l’Assurance chômage. Par ailleurs, le projet d’Emmanuel Macron pour aller vers un système universel amène plusieurs questions : quel niveau d’indemnisation serait garanti, quelle ampleur de l’aide au retour à l’emploi serait proposée… Par expérience je sais qu’une sécurité financière permet de se concentrer sur sa recherche d’emploi.

Que pensez-vous de la suppression de l’indemnisation pour les chômeurs qui refuseraient deux offres d’emploi qu’annonce le chef de l’Etat?

C’est un pur affichage politique et une mesure cosmétique. Il y a déjà un dispositif de sanction ! Il faut arrêter avec cette idée reçue du chômeur à qui on doit mettre un coup de pied aux fesses pour qu’il retrouve du travail. Croyez-moi, j’ai côtoyé beaucoup de chômeurs qui n’attendaient que de l’accompagnement et des offres d’emplois.

Edouard Philippe vient d’être nommé premier ministre. Y voyez-vous un signal positif ou négatif ? Et quel devrait être selon vous le profil du futur ministre du travail ?

La CFDT prend acte de la nomination d’Edouard Philippe. Nous ne choisissons pas nos interlocuteurs. Personnellement, je ne le connais pas. Je ne sais pas quelle est sa conception du dialogue social. Il faudra qu’on le rencontre très vite pour entrer dans le fond des dossiers. Pour ce qui est du prochain ministre du travail, pour nous, dans l’idéal, ce doit être quelqu’un qui connaît le monde du travail, ses nécessités économiques mais aussi son besoin de justice sociale, quelqu’un qui croit au dialogue social et qui a envie de s’occuper d’emploi mais aussi de travail. Notre enquête auprès des salariés l’a montré, il y a une profonde aspiration à rendre plus visible ce qui fait la vie quotidienne des salariés, les questions de conditions de travail, la construction de vrais espaces de dialogue pour les salariés.

Propos recueillis par Nicolas Barré, Leïla de Comarmond, Alain Ruello et Dominique Seux

Rencontre avec les militants CFDT de Vinci

La CFDT est devenue la première organisation syndicale dans le groupe Vinci, leader français et européen dans le secteur de la construction : cela méritait bien un moment convivial, chaleureux, quelques mots de félicitations et le verre de l’amitié. C’est avec un grand plaisir que j’ai partagé ce moment, jeudi 11 mai, avec les militants de cette entreprise venus de toute la France, à l’invitation de notre fédération Construction-Bois.

Laurent Vinci

 

En arriver à cette première place, ce n’est pas un objectif en soi : pour nos militants de Vinci - comme pour tous les militants CFDT -  l’objectif premier, c’est de placer le salarié au centre de nos préoccupations. C’est obtenir de nouveaux droits pour eux, par la négociation, par la confrontation s’il le faut. Le reste suit : de meilleurs résultats aux élections professionnelles, de nouveaux adhérents, et l’accueil de militants et d’adhérents de la CGT qui ont rejoint la CFDT. Cette première place, ce n’est pas un hasard : c’est le fruit de vingt ans d’action syndicale et d’adaptation au modèle Vinci qui a fait le choix d’une organisation fortement décentralisée dans les années 1980. Pour être dans la proximité avec les salariés, il a fallu s’implanter partout où le groupe a créé des entités juridiques, mêmes les plus petites. Il a fallu développer la communication entre nos structures syndicales, et revendiquer des espaces d’échanges voire de consultation des salariés sur des thématiques telles que la formation professionnelle, la prévoyance, la santé et la sécurité, le dialogue social…

Laurent Vinci 2

C’est un bel exemple de ce que sait faire la CFDT. Si nous sommes première organisation dans l’ensemble du secteur privé, c’est grâce au syndicalisme de proximité que nous sommes capables de déployer grâce à des milliers de militants. L’exemple de la CFDT de Vinci prouve, s’il en était besoin, qu’il n’est plus possible de prétendre transformer positivement la vie des travailleurs par des décisions politiques qui nieraient le fait syndical. A Vinci comme ailleurs, la CFDT tient une place de choix : la première. A bon entendeur…

Lettre ouverte à Emmanuel Macron

Monsieur le Président de la République,

Vous venez d’être élu par plus de vingt millions de Français qui ont choisi de vous apporter leur voix. Votre élection représente la victoire de la République sur la haine.

Fidèle à ses valeurs, la CFDT a pris toute sa part dans le combat pour faire barrage à l’extrême-droite. Il y a des moments dans l’histoire qui ne supportent pas l’ambiguïté : notre appel à voter pour vous au second tour a été clair.

Les conditions particulières de votre élection vous obligent certes à tenir compte de ceux qui vous ont soutenu, mais aussi de ceux qui ont voté pour vous, non par adhésion à votre programme, mais par rejet du Front National.  

Lors de cette élection, les Français ont exprimé autant de peur et de défiance que d’attentes et d’espoir, auxquels il faut répondre. Ce qui s'est exprimé, c’est aussi une aspiration à la fraternité, à la solidarité et à l'amélioration des conditions de vie et de travail face à la précarité, au chômage et à la pauvreté. 

 

C’est d’une ambition partagée et d’un projet d’avenir dont nous avons besoin pour sortir par le haut de la dépression collective dans laquelle nous sommes englués. Il faut recréer de la cohésion, ouvrir des perspectives pour chacun et pour tous les territoires de la République, lutter contre les divisions qui nous minent et le repli sur soi.

Construire un monde de progrès et de justice sociale, où chacun peut trouver sa place et mener une vie digne, où la jeunesse retrouve confiance dans l’avenir.

C’est un projet à mener au niveau européen : si la convergence économique et fiscale que vous appelez de vos vœux est indispensable, l’Union européenne doit avant tout être plus sociale et créer de la solidarité entre Etats, mais aussi entre citoyens européens. De nombreuses initiatives pourraient le permettre, comme la garantie de salaires minimum en Europe, ou d’une assurance-chômage européenne.

En France, l’urgence, c’est d’abord de créer des emplois de qualité car le chômage est insupportable. Pour cela, il ne suffira pas d’encourager les « success stories » et les aventures individuelles. Une nouvelle réforme du code du travail, surtout si elle est menée sans concertation, ne peut pas non plus être une recette miracle.

N’oubliez pas, Monsieur le Président : il n’y a pas de réformes acceptées si elles ne sont pas justes, comprises et concertées.

Vous devez investir massivement dans les emplois de demain, dans le numérique bien sûr mais aussi dans les transitions écologique et démographique.

Pour faire face aux changements, il faudra également investir dans l'émancipation des personnes, grâce à de nouveaux droits sociaux. L’accès aux modes de garde et à l’éducation dès le plus jeune âge, la formation tout au long de la vie, la garantie du pouvoir d’achat, le droit pour tous à l’accompagnement avec le Compte personnel d’activité. Voilà de quoi les travailleurs ont besoin pour être réellement libres de choisir leur vie !

Mais vous ne devrez pas oublier les plus fragiles, ceux qui doivent faire face à un « incident de parcours », ceux qui se sentent isolés dans des territoires abandonnés, ceux qui n’ont même pas le minimum pour vivre dignement. Bâtir une société inclusive pour toutes et tous en particulier les personnes vivant des situations de dépendances, de maladies, de handicaps, de solitude est un impératif moral, autant qu’une opportunité de créer des emplois locaux.

Investir dans les emplois, dans l’émancipation des personnes et protéger les plus fragiles exige une action publique présente sur tous les territoires et des fonctionnaires reconnus. 

Monsieur le Président, dans les 5 ans à venir, vous serez à la tête d’un pays qui devra faire face à d’immenses défis. Et, vous le savez bien, vous ne pourrez pas les affronter seul. Le mythe de l’homme providentiel, qui décide tout d’en haut, est un mythe dangereux pour notre démocratie. Les citoyens ne supportent plus d’être consultés une fois tous les 5 ans. Les travailleurs n’en peuvent plus d’être traités comme des êtres mineurs dès lors qu’ils passent le seuil de leur entreprise ou de leur administration.

Partagez le pouvoir ! Donnez de l’air à notre société ! Laissez de l’espace aux organisations dont la mission est de faire entendre la voix de ceux qui n’en ont pas. Faites confiance aux organisations qui permettent aux individus de s’organiser ensemble pour peser sur leur avenir ! Sans la démocratie sociale, la démocratie politique est impuissante. 

Monsieur le Président, dans le contexte qui est le nôtre, vous devez le pressentir, vous ne bénéficierez d’aucun état de grâce. A vous de savoir si vous voulez utiliser votre victoire pour mettre la société en mouvement vers un avenir commun, ou si vous préférez tenter de diriger d’en haut un pays qui aspire pourtant à un exercice du pouvoir profondément renouvelé. Un pouvoir partagé au service d'une société plus juste, plus écologique et plus solidaire. Nous attendons de vous des actes forts dans cette direction.

Quoi qu’il en soit, la CFDT, premier syndicat dans le secteur privé et largement implanté dans le secteur public, saura défendre sa vision de la société et ses propositions, participer aux discussions et aux négociations, et s’engager. Elle saura également s’opposer aux mesures qu’elle jugerait injustes.

La CFDT ne sera ni un allié docile, ni un opposant de principe, mais une organisation syndicale qui assume en toute indépendance  à la fois son rôle de contre-pouvoir et de contributeur à l’intérêt général.

Sur ce blog, je souhaite partager mes observations et ma façon de voir l’avenir. Ces réflexions se nourrissent de l’analyse de la CFDT, de ses propositions. Mais aussi des discussions avec les adhérents et militants de la CFDT, ainsi que les salariés et agents que je rencontre chaque semaine. Bienvenue !