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Interview au JDD du 20/12/2016

Cette interview a été réalisé par Nicolas Prissette pour "le Journal du Dimanche".

Le gouvernement souhaite une union nationale contre le chômage. Pierre Gattaz, président du Medef, veut un «pacte républicain». Une concorde pour l’emploi est-elle envisageable?

L’urgence absolue est de faire baisser le chômage, d’accord. Qu’il y ait des gens de tout bord qui portent une volonté commune, très bien. Que le chômage favorise le vote FN, tout le monde l’a compris. Mais la question est de savoir comment on fait. Je dis au gouvernement, ne cédez pas à la panique, ne cédez pas à la pensée unique selon laquelle le problème est le coût du travail comme le dit le Medef. Le problème, c’est l’investissement, la qualification et la formation.

Il n’est pas possible de trouver des mesures consensuelles ?

Chacun cherche la martingale contre le chômage.  On rêve d’une solution miracle, on tente la transgression… Mais le patronat est figé dans ses postures. Je constate que les idées du Medef, c’est la précarité, la baisse supplémentaire du coût du travail, et aucune réflexion sur l’économie. Que le gouvernement ne tombe pas dans ce piège.

Le coût du travail en France n’est plus un sujet?

Les entreprises ont eu l’argent du pacte de responsabilité, 41 milliards d’euros. Elles devaient investir, former, embaucher. Quelques branches se sont engagées mais beaucoup ont failli. Je demande que le gouvernement réunisse dès que possible tous les partenaires sociaux pour tirer les choses au clair, faire le bilan des engagements sur l’investissement, les embauches, l’apprentissage. Il faut commencer par demander des comptes au lieu de se laisser embarquer dans l’escalade des revendications patronales.

Ce serait la faute au patronat, les syndicats n’ont rien à se reprocher ?

La CFDT a pris ses responsabilités. Je n’ai pas d’état d’âme pour aider les entreprises à construire les mobilités, à développer les compétences, à s’organiser avec agilité pour répondre à la demande. Je dis aussi qu’on peut soutenir l’entreprenariat comme le fait par exemple l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie). Personne ne reprochera à la CFDT un quelconque immobilisme. En revanche, il faut arrêter de considérer que les organisations patronales n’ont aucune responsabilité dans le chômage. Définissent-ils le nouveau monde, celui de la transition énergétique, de la transition numérique, de la qualité des relations sociales ? Non, rien. Le leader du Medef dit que le social est un problème, alors que la performance de l’entreprise en dépend.

Le gouvernement promet un effort sur la formation. Cela va dans le bon sens ?

Il faut faire beaucoup, beaucoup plus sur la formation. Nous avons un besoin urgent de former 450.000 demandeurs d’emploi supplémentaires. Le plan en cours porte sur 150.000 entrées pour les métiers en tension, ceux de la transition numérique et énergétique. Il faut aller beaucoup plus loin en élargissant aux qualifications de demain et aux savoirs fondamentaux. On estime que 60% des métiers qui embaucheront dans 20 ans ne sont pas connus. Il y a donc beaucoup à faire.

Si c’est urgent, pourquoi cela n’est pas fait jusqu’ici?

Parce que tous les acteurs n’agissent pas ensemble. Il y a des centres de formation vides et l’Association pour la formation professionnelle des adultes (Afpa) doit être pleinement utilisée. Nous voulons travailler mieux avec les conseils régionaux. Et nous attendons que l’Etat s’engage fortement sur le financement des mesures à venir.

Comment relancer l’apprentissage, comme le veut l’exécutif?

Il faut permettre l’entrée en apprentissage à n’importe quelle période de l’année. Aujourd’hui, si un jeune rate la rentrée de septembre, il se retrouve démuni pendant un an. L’apprentissage ne coûte presque plus rien aux entreprises, c’est bien la preuve que la baisse des coûts ne résout pas tout. Pour débloquer la situation, nous devrons peut-être en passer par une forme de contrainte et pénaliser les entreprises sans apprenti. Il faudra aussi un acte volontariste pour améliorer le statut de l’apprenti et pour relancer les formations au niveau CAP et bac pro.

Quels sont vos modèles de réussite contre le chômage ?

J’ai beaucoup d’exemples. Quand Renault recommence aujourd’hui à embaucher, après un accord de compétitivité qui a sauvé des emplois, c’est la preuve que c’est possible. Quand on a fait des plans de formation à Saint-Nazaire pour répondre aux nouvelles commandes des chantiers de l’Atlantique, ça a marché. Quand, à Cholet, une entreprise de menuiserie est passée de 90 à 450 salariés en investissant et en augmentant la part de femmes, grâce au dialogue social, ça a marché aussi.

Vous n’avez pas signé le projet d’accord sur le travail du dimanche dans les grands magasins. C’est un échec?

Ce n’est pas terminé. Dans la loi Macron, nous avons exigé que le travail dominical passe par un accord pour que les contreparties soient dument négociées. Nous souhaitons aboutir dans les grands magasins. Il y a encore des points importants à traiter, pour les vendeurs démonstrateurs, sur la garde d’enfant, sur les créations d’emplois. J’invite les dirigeants de la branche professionnelle à écouter la fédération CFDT pour trouver les solutions.

Nicolas Prissette

 

Parler du travail pour améliorer le travail

Ce mardi 15 décembre, je me suis rendu aux menuiseries CAIB à Cholet, dans le Maine-et-Loire, entreprise de 400 salariés environ qui fabriquent des portes et des fenêtres. Notre équipe là-bas a signé un accord très intéressant avec la direction, qui porte à la fois sur la qualité de vie au travail mais aussi sur l’égalité professionnelle.

Il s’agit entre autre de mettre en place des espaces de progrès : les salariés identifient des problématiques sur leur poste de travail (par exemple, trop de manutention), puis un choix est fait sur une des problématiques identifiées pour tenter de trouver une solution. La recherche de la solution se fait lors de ces rencontres, chaque jour pendant 15 min (au moment du changement d’équipe) jusqu’à ce que la bonne solution soit trouvée : elle réunit ainsi plusieurs salariés concernés ainsi qu’un technicien du service méthode. Il n’y a pas de personnel de l’encadrement présent afin de ne pas « brider » la parole. Ce qui est intéressant dans cette démarche, c’est que ce sont les salariés qui sont acteurs du changement, qui identifient les problèmes puis qui sont à la recherche des solutions.

D’abord sceptique, la direction a fini par adhérer à cette idée qui vient en complément du dialogue social traditionnel.

En tant que syndicaliste, j’ai une conviction : celle que les salariés sont les mieux placés pour dire ce qu'ils vivent et la manière dont ils le vivent. L’entreprise est un bien collectif et il est regrettable que le patronat n’arrive pas (toujours) à le comprendre.

En complément de ce volet « qualité de vie au travail », l’accord qui va être signé permet de mieux prendre en compte la féminisation des ateliers de production. Alors que l’entreprise ne comptait que très peu de femmes dans les années 80-90, elles représentent aujourd’hui environ 25% des effectifs des ateliers, ce qui a parfois demandé des aménagements de postes de travail. Améliorer le travail pour les femmes, c’est l’améliorer pour tous les salariés.

Cette visite m’a confirmé une chose que je vérifie à chacun de mes déplacements : l’intelligence collective est la solution à bien des problèmes. Quand le dialogue est là, quand nos équipes sont écoutées, on trouve des solutions. Quand tout le monde joue le jeu, il y a une voie pour le progrès, qui profite aux salariés et aux entreprises. Espérons que cet exemple en inspire d’autres, car aujourd’hui plus que jamais, nous vivrons ce que nous changerons. 

Après le soulagement, engageons-nous !

Au lendemain du second tour des élections régionales, aucune région n’est dirigée par le Front National. C’est un soulagement.

Mais ensuite ?  Il y aura d’autres élections, d’autres frayeurs, et sans doute si nous ne faisons rien, un jour une issue moins favorable. Cela fait des années  maintenant qu’un parti raciste et dangereux séduit de plus en plus de personnes en France, occupe de plus en plus d’espace (et quand ce n’est pas lui, ce sont ses idées) et prétend de plus en plus sérieusement à exercer le pouvoir.

Pour stopper le FN il ne suffit pas de dénoncer sa progression. Il faut être à l’offensive, répondre aux malaises et aux peurs, proposer des alternatives, agir !

C’est un message aux acteurs politiques. Mais aussi à tous les acteurs de la société civile : syndicats, associations... A tous ceux qui s’engagent, qui ne confondent pas populisme et proximité avec les gens. Nous avons des ambitions plus grandes pour ce pays que la vision rétrécie et laide qu’en a le FN.  Nous avons des solutions plus crédibles que ses recettes simplistes et rétrogrades. Nous qui savons qu’on peut construire des choses ensemble même si nos intérêts sont différents, qui croyons au dialogue, à l’Europe, à l’accueil, au progrès : allons-y et stoppons les !

Ensemble nous pouvons faire beaucoup : lutter contre les inégalités sociales et les discriminations ; récréer du lien sur tous les lieux de vie et de travail ; débattre et expliquer pour que chacun comprenne les enjeux, à travers cette belle pratique d’émancipation qu’est l’éducation populaire.

Lutter contre le FN, c’est ne lui abandonner aucun territoire ni aucun destin.   Alors engageons-nous !

Dimanche, faisons le choix du vivre et du travailler ensemble

Ce mardi j’étais en déplacement dans la Sarthe. Le matin à Legrand, une  entreprise qui fabrique des produits à usage électrique ; les militants CFDT Legrand ont réussi à réorienter la  stratégie pour sauvegarder l’activité et les emplois, et faire du site de Sillé-le-Guillaume l’un des plus importants du groupe en termes de R&D. L’après-midi, j’ai échangé avec 80 élus, représentants des salariés et des agents du département qui, là encore, m’ont délivré un message de lucidité et d’optimisme. Un militant de l’abattoir SOCOPA à Cherré a pris la parole pour dire qu’il en avait marre d’entendre dire que tout va mal ! Que si tout n’était pas rose, il ne se sentait pas du tout démuni face aux difficultés, parce qu’il militait avec ses collègues et qu’ils obtenaient des résultats !  Jeudi dernier, j’ai rencontré 400 élus et mandatés CFDT de Champagne-Ardenne ; j’ai trouvé en face de moi le même engagement, la même combativité, la même solidarité.

A chaque fois, je suis frappé par le décalage entre le discours décliniste de certains  dirigeants nationaux, et la réalité du terrain. Les difficultés sont là: il y a des menaces sur l’emploi, des incertitudes sur l’avenir.  Mais les gens n’ont pas baissé les bras. Leur courage, leur motivation, la façon dont ils s’organisent pour être plus forts ensemble…Ne leur parlez pas de désespérance sociale, parce qu’ils résistent et qu’ils vont de l’avant !

Ils me donnent la conviction que le progrès social est encore possible. Et qu’il passe par l’action collective ; par un dialogue social constructif et exigeant sur le terrain, en ne transigeant pas sur des valeurs fortes.

Pourquoi le dit-on trop peu ? Pourquoi saisit-on toutes les occasions de dénigrer ce que nous sommes ; alors qu’il existe mille initiatives et projets qui prouvent que nous avons les ressources pour trouver en nous même les solutions à nos difficultés ?

Moi, je ne m’y résous pas. La CFDT ne s’y résoudra jamais. C’est la raison pour laquelle elle s’engage contre le FN. La CFDT est indépendante de tout parti politique, de toute considération partisane. Mais le FN n’est pas un parti comme un autre. Il prône la préférence nationale qui est contraire à l’égalité au cœur de notre Pacte républicain. Il ne promet que la division, la haine de l’autre et de soi-même, la régression économique et sociale. Ses idées, son programme, font peser un risque sur la démocratie.

J’appelle tous les citoyens à en avoir conscience, au moment de choisir à qui ils confieront le sort de leur région.

Invité de la matinale d'Europe 1 le 4 décembre

Invité de Jean-Pierre Elkabbach dans Europe 1 matin, une large partie de l'interview a été consacré à l'appel de la CFDT à ne pas voter Front National dans le cadre des élections régionales. J'ai tenu tout de même à glisser quelques mots sur les enjeux de la transition écologique et de la transition numérique. L'interview est à revoir ici: 

 


Front national, radicalisation en entreprise... par Europe1fr

Sur ce blog, je souhaite partager mes observations et ma façon de voir l’avenir. Ces réflexions se nourrissent de l’analyse de la CFDT, de ses propositions. Mais aussi des discussions avec les adhérents et militants de la CFDT, ainsi que les salariés et agents que je rencontre chaque semaine. Bienvenue !