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"Une partie du patronat est tiraillée par un très fort populisme, de même qu'une partie du syndicalisme" - Interview au journal Libération

Cette interview est parue dans le journal Libération du 20 février 2015. 

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A qui attribuez-vous l'échec de la négociation sur la rénovation du dialogue social?

A tous ceux qui considèrent que le dialogue social n'est pas un élément de performance, un moteur pour l'entreprise, mais seulement une épine dans le pied des employeurs. Concrètement, à la CGPME et à une partie du Medef. A cette partie la plus dure du patronat qui pense que sa raison d'être doit se limiter à un rôle de lobbying auprès des pouvoirs publics, et qu'elle ne doit surtout pas s'engager. Mais aussi, d'un autre côté, à certaines organisations syndicales, qui n'ont pas envie que les choses bougent.

 

Cet échec est insurmontable?

Si on parvient à une loi ambitieuse sur le sujet, non. Avec un texte qui doit instaurer la représentation des salariés des TPE, valoriser les parcours syndicaux, et donner à l'accord collectif la possibilité d'organiser le dialogue social dans l'entreprise. Mais aussi rationnaliser la procédure d'information-consultation et renforcer la représentation des salariés dans les conseils d'administration des grandes entreprises.

 

Quel bilan dressez-vous des accords de branche négociés dans le cadre du pacte de responsabilité?

Il y a encore des négociations en cours, il faudra faire un bilan plus fin lors du prochain débat budgétaire. Il y a plusieurs secteurs où des choses intéressantes ont été négociées, notamment sur l'investissement et l'apprentissage. Mais pour l'instant, c'est laborieux, et je dirais que le verre est à moitié vide. Et même s'il est clair que ce n'est pas avec ce type d'accords que peuvent être décidé des dizaines de milliers de créations d'emplois, le bilan est insuffisant. Or si, à terme, certains secteurs ne se sont pas suffisamment engagés, il faudra que les parlementaires prennent leurs responsabilités, et réexamine l'opportunité de poursuivre les baisses de cotisations prévues dans le cadre du pacte de responsabilité.

 

Le patronat se sent tout puissant?

J'ai l'impression qu'il est de plus en plus difficile, dans ce pays, de faire avancer la logique de dialogue social et de compromis. Ce qui domine, pour une partie du patronat, c'est l'idée de la confrontation. Ou, au mieux, une logique de statu quo, où tant que je gagne, je ne m'engage pas.

 

A quoi est due cette situation?

Les choses se sont beaucoup tendues depuis la crise. Les lignes de fracture qui ont émergé dans la société se retrouvent dans le monde économique. Et aujourd'hui, une partie du patronat est tiraillée par un très fort populisme, de même qu'une partie du syndicalisme.

 

Les syndicats ne sont-ils pas aussi désunis face au patronat?

La vraie question n'est pas celle de l'union, mais à quoi sert le syndicalisme dans la période actuelle, où la société vit de profondes mutations. Pour ma part, je ne recherche ni l'unité ni la désunion, mais l'efficacité pour les salariés. Ils ont besoin qu'on leur apporte des solutions concrètes sur l'emploi et leur travail, et non pas le statu quo. Car le statu quo est mortifère pour les salariés comme pour le syndicalisme.

 

Le rapport de force syndical est néanmoins très faible. Notamment avec une CGT qui a disparu des écrans radars depuis plusieurs années...

Dans les entreprises, le rapport de forces et le dialogue social produit des résultats concrets. Au niveau national, il est vrai, en revanche, qu'il y a des organisations syndicales qui souffrent un peu en terme de ligne...

 

Le dialogue social nécessite d'être rénové?

On peut revoir la façon de procéder sur la forme, comme sur les horaires ou sur le lieu. Mais la vraie question, c'est celle du comportement des acteurs, de leur maturité. C'est celle du choix entre dialogue social et affrontement. Et ce, qu'il s'agisse du camp syndical ou patronal. Car la tentation est forte de vouloir durcir les choses et dire ensuite que c'est la faute des autres. Or dans le climat actuel, le dialogue social n'est pas qu'une méthode. C'est une vraie possibilité de changer les réalités, une façon de confronter les intérêts divergents pour faire émerger des solutions. C'est la seule manière d'éviter les affrontements stériles. A défaut, on privilégie la confrontation, avec l'idée qu'il faut forcément un gagnant et un perdant. Une situation dont se délecte l'extrême droite...

Invité de "Un monde d'idées" sur France Info

Le lundi 16 février j'étais l'invité de Olivier de Lagarde dans son émission "Un monde d'idées" sur France Info. Nous avons débattu du syndicalisme aujourd'hui, l'occasion pour moi de porter une autre vision du syndicalisme, faites de dialogue social, de compromis et de progrès pour tous, loin des clichés qui ont la vie dure. 

Vous pouvez réécouter cette émission en podcast en suivant les liens ci-dessous:

 

1ère partie: http://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/13267-16.02.2015-ITEMA_20723860-0.mp3

2e partie: http://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/13267-16.02.2015-ITEMA_20723860-1.mp3

3e partie: http://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/13267-16.02.2015-ITEMA_20723860-2.mp3

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La bataille pour l'emploi des militants de la CFDT chez GAD et PSA

Mercredi 4 février, j’ai passé la journée auprès des militants de PSA La Janais, près de Rennes, puis   j’ai rencontré les salariés de JPA (ex. Gad) à Josselin, dont le site vient d’être repris par le groupe SVA Jean Rozé.

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2 univers très différents, mais des points communs : à La Janais comme à Josselin, les salariés sont inquiets pour l’avenir de leur entreprise. Les militants font un travail considérable pour que l’activité soit maintenue, et pour accompagner les salariés, ceux qui restent comme ceux qui ont été contraints de partir.

« La bataille pour l’emploi », c’est le slogan des militants de PSA La Janais. Ils ont progressé de 7 à 25% lors des élections professionnelles de septembre 2014. La CFDT est aujourd’hui la deuxième organisation syndicale. Elle siège au Comité d’entreprise et est devenue incontournable dans les négociations. Les militants ont bien l’intention d’obtenir des engagements pérennes  auprès de la direction. Pour le moment, elle ne parle que du prochain véhicule, la P87, qui ne garantit une production que  pour la moitié de la capacité de l’usine et seulement jusqu’en 2017. C’est insuffisant, d’autant que la 508 sera en fin de vie. Les militants ont commencé à travailler avec le cabinet Syndex  afin de lancer une expertise. Ils  demandent un projet pour le site après 2018. Aujourd’hui, les salariés font des efforts. Ils ont des périodes de chômage partiel, partent en formation ’qu'ils font parfois plusieurs fois car l’employeur leur propose une offre très restreinte. Or, la montée en compétences des salariés est déterminante pour la performance économique de l’entreprise. Toute la CFDT, au niveau régional comme national, est derrière eux pour continuer à peser et exiger des garanties sur l’emploi et la qualité du travail.

 

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Chez JPA, où près de 200 personnes viennent de perdre leur emploi, nous avons rencontré la nouvelle direction. Depuis le départ de leurs collègues, les salariés sont confrontés à des conditions de travail plus difficiles, avec des changements incessants d’horaires pour certains services. La direction a annoncé son intention de rendre moins pénibles les conditions de travail et d’investir dans les moyens de production en 2016. Sur tous les fronts, la section syndicale CFDT mène un combat exemplaire. C’est une vraie leçon de syndicalisme qu’ils nous donnent ! Un de leurs chevaux de bataille, c’est d’obtenir un plan de formation à la hauteur des enjeux que doit relever la nouvelle entreprise. Sans l’action de la section, la reprise n’aurait pas été possible. La CFDT le martèle : l’investissement n’est pas qu’économique, la formation est déterminante. Les militants, dont certains ont eux-mêmes été licenciés, suivent au jour le jour la situation des salariés qui ont perdu leur emploi. Le syndicat SGA-CFDT et la CFDT Bretagne les soutiennent pour que tous aient un parcours professionnel sécurisé. Toute la CFDT est mobilisée pour que les mutations dans cette filière soient anticipés le mieux possible. Aux côtés des salariés de JPA et de PSA, la CFDT entend bien impulser un autre modèle de développement, qui  se construira par le dialogue social.

Interview à l'AEF le 4 février

Dialogue social : "Il n’y a pas d’instance unique et il n’est pas question qu’il y en ait dans la loi" (L. Berger, CFDT)

Par Jérôme Lepeytre

Entretien reproduit avec l'aimable autorisation de l'AEF (www.aef.info)

Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, revient pour AEF, sur l’échec de la négociation relative à la modernisation du dialogue social et sur les suites à y donner au travers du processus législatif à venir. Point central de la négociation, la création d’une instance unique regroupant l’ensemble des IRP n’est pas à l’ordre du jour de la CFDT qui préfère privilégier la voie de l’expérimentation par accord majoritaire pour adapter le fonctionnement du dialogue social. Par ailleurs, cible récurrente depuis quelques mois de la CFE-CGC, Laurent Berger n’exclut pas de rouvrir le dossier du paritarisme et de s’interroger ouvertement "sur le fait de maintenir ou non une représentativité catégorielle".

AEF : Comment expliquez-vous l’échec de la négociation sur la modernisation du dialogue social, alors qu’un accord semblait proche avant la séance conclusive ?

Laurent Berger : Il est assez difficile de dire si nous étions proches ou non d’un accord car nous n’avions pas les réponses patronales à nos dernières propositions. Quoi qu’il en soit, à mon sens, deux causes expliquent l’échec de la négociation.

En premier lieu, à un moment, il a été davantage question de tuyauteries que d’objectifs. Dès le départ, pour la CFDT, cette négociation avait pour enjeu l’efficacité et la qualité du dialogue social. Contrairement à ce qu’ont pu faire penser certains dans le camp patronal, voire au sein du gouvernement, ce n’était pas une négociation sur les seuils. Pour nous, il faut faire en sorte que le dialogue social soit constitutif de la performance globale de l’entreprise et ce n’est pas une simple question d’outillage. Cela a été un peu perdu de vue en cours de négociation parce que le patronat est traversé par deux visions : une qui considère que plus de dialogue social, c’est plus de compétitivité, et une autre qui pense que c’est un coût et une épine dans le pied des chefs d’entreprise. Le fait d’avoir tergiversé sur les IRP de proximité ou sur la place des délégués syndicaux est particulièrement symptomatique.

AEF : Vous évoquiez une seconde explication…

Laurent Berger : La seconde raison de l’échec relève des conservatismes existants chez les partenaires sociaux, pas uniquement côté patronal. Côté syndical, il y a eu ceux dont on n’a pas senti l’engagement. Il y a eu les organisations qui ont joué le jeu en faisant des propositions et ceci avec des capacités d’engagement différentes selon la situation interne de chacun ; ce fut le cas de la CFTC, de la CGT et de la CFDT. Et enfin, il y a eu la CGC qui a oscillé et dont on n’a pas compris la stratégie.

Tout cela mène à un échec. C’est malheureux, mais ce n’est pas un coup d’arrêt au dialogue social. La logique entre démocratie sociale et démocratie politique veut que ce soit à cette dernière de reprendre la main, mais cela ne veut pas dire que cela doit se faire sans concertation.

AEF : Après cet échec de la négociation, la CFDT a-t-elle douté de la nécessité d’une loi ?

Laurent Berger : Nous n’avons jamais eu de doute sur la nécessité d’une loi. Le processus à l’œuvre depuis la loi de 2007 ne peut pas subir de rupture, à savoir un échec de négociation qui ne déboucherait pas sur une loi. Après, Je peux comprendre que l’organisation syndicale qui ne s’est pas engagée dans la négociation ne veuille pas de cette loi. En revanche, j’ai plus de mal quand une organisation supposément engagée dans la négociation, refuse l’idée d’une loi. Je ne comprends pas la cohérence, mais ce n’est pas le seul sujet sur lequel la cohérence de la CGC m’échappe.

AEF : La question de la représentation du personnel des TPE est revenue sur la table de négociation cinq ans après l’échec des discussions paritaires. Y a-t-il eu un esprit de revanche sur le sujet ?

Laurent Berger : Non, nous n’avons pas été revanchards sur le sujet. En 2009, il y a eu échec de la négociation parce que le Medef et la CGPME n’ont pas voulu de représentation collective des salariés dans les TPE. Et malgré une déclaration commune des cinq syndicats avec l’UPA, cela n’a pas été repris dans la loi de 2010. Nous avons réclamé la même chose pendant cette négociation et nous avons obtenu une victoire : le Medef envisageait dans un texte un tel mode de représentation du personnel pour les TPE.

Maintenant, je ne vois pas comment une loi pourrait ne pas prévoir une telle représentation collective pour les salariés des TPE. Il faut qu’une partie du patronat cesse de fantasmer sur une quelconque intrusion syndicale dans les TPE. Il faut arrêter le délire, ce ne sont pas les chars russes défilant Place de la République !

Il faut que cette représentation se fasse dans des instances paritaires régionales avec des salariés issus des TPE et protégés, qui auront pour missions de discuter d’emploi et de formation, d’assurer un rôle de médiateur et de conseiller auprès des salariés. Ce sera enfin une justice en termes de représentation du personnel et c’est un socle minimum pour nous.

AEF : En restant au niveau régional - avec la perspective des 13 régions métropolitaines, ce socle n’est-il pas uniquement symbolique ?

Laurent Berger : Ce sera aux organisations syndicales de faire vivre ces instances et de rendre ce droit effectif. Ceci étant, on peut imaginer des instances départementales ; si le gouvernement veut le faire, on ne s’y opposera pas. Plus globalement, ce n’est jamais assez, mais je rappelle que l’on passerait de rien à un droit effectif de représentation.

De plus, il faut prendre en compte la représentativité dans la répartition des sièges et faire le lien entre ces instances et les élections de représentativité pour les salariés des TPE.

AEF : Pour ce qui est du lien entre répartition des sièges et représentativité, souhaitez-vous remettre en question l’équilibre trouvé durant la négociation (1) ?

Laurent Berger : Soyons clairs, nous ne nous sentons liés par aucun élément des projets de texte qui n’ont pas été signés. La copie peut être considérée comme vierge. Après, il y a eu un gros boulot réalisé durant les quatre mois de négociation et nous avons su trouver des compromis entre nous, notamment sur la prise en compte de la représentativité dans ces instances TPE. Ce serait ridicule que nous ne trouvions pas entre organisations syndicales un point d’accord sur le sujet, mais au final, ce sera au gouvernement de se prononcer.

AEF : Durant les quatre mois de négociation, il n’a quasiment pas été question des entreprises de 11 à 50 salariés. Comment expliquez-vous cela, alors que le document d’orientation mentionnait la nécessité de rendre effective la représentation du personnel dans ces entreprises ?

Laurent Berger : Dans les entreprises de 11 à 50 salariés, la représentation du personnel doit être assurée. Le vrai défi est la présence syndicale dans les entreprises. Ce n’est pas à une loi de faire notre boulot. La CFDT a fait de gros efforts ces cinq dernières années en direction des salariés des TPE ; pour les entreprises de 11 à 50 salariés, ce qui doit interroger, c’est la capacité des syndicats à intéresser les salariés, à se saisir des droits à la représentation dans ces entreprises.

Cela ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire ; peut-être faudrait-il limiter les élections à un seul tour avec des listes syndicales ? On pourrait regarder mais cela n’enlèverait pas le risque de carence si on ne va pas à la rencontre des salariés pour leur expliquer l’intérêt d’être syndiqués.

AEF : Le sujet des moyens et des prérogatives des IRP a été au centre des débats. Que portez-vous aujourd’hui auprès des pouvoirs publics ?

Laurent Berger : Il faut avancer pour aboutir à un dialogue social et économique pertinent et la vraie question porte sur les entreprises de 50 à 300 salariés. Nous avons une ligne jaune : que soient préservées l’ensemble des prérogatives des instances de proximité - les DP -, des instances compétentes en matière économique - les CE - et des instances permettant de mettre la question du travail au centre des stratégies des entreprises – les CHSCT -. Il ne pourrait y avoir de baisse de prérogatives, des moyens effectifs comme du recours à l’expertise.

Nous avons beaucoup insisté durant la négociation sur les moyens des représentants du personnel des entreprises de 50 à 300 salariés avec une mutualisation et une annualisation des heures de délégation ; je rappelle qu’aujourd’hui 30 % des heures ne sont pas utilisées. De même, il faut que les représentants aient du temps pour être en lien avec leur organisation syndicale. Il est majeur pour nous que ces points soient repris dans la loi.

AEF : Serait-il acceptable de baisser le nombre d’élus en contrepartie d’une augmentation des moyens horaires ?

Laurent Berger : Dans la majorité des cas, dans les 50-300 salariés, il y a cumul des mandats. Il faut un nombre minimal de représentants mais aussi un cumul de temps qui permette de faire le boulot.

AEF : N’y a-t-il pas un risque de se retrouver avec des représentants du personnel débordés si on aboutit à une réduction du nombre de mandat ?

Laurent Berger : Aujourd’hui, de fait, les représentants du personnel sont souvent débordés avec des informations-consultations mal organisées. Il y a un travail formidable qui est réalisé, mais parfois il n’est pas suffisamment connecté entre instances de représentation. Les questions économiques sont un peu la noblesse syndicale, alors que la question du travail, abordée par des représentants désignés, et non élus, est parfois vécue comme un sous-produit. Il faut absolument revaloriser la question du travail. Il n’y a pas de fonctionnement idéal, ni de recettes miracles, mais cela n’aurait aucun sens de vouloir sanctuariser ce qui existe. C’est la raison pour laquelle on demande de pouvoir expérimenter par accord majoritaire des modalités de fonctionnement différentes des IRP, qui mettraient au même niveau les enjeux du travail et les enjeux économiques.

AEF : Que répondez-vous aux représentants du personnel, notamment ceux siégeant dans les CHSCT, qui ont fait part de leurs inquiétudes dans la dernière ligne droite de la négociation ?

Laurent Berger : Des militants ont fait part de leur inquiétude et c’est bien ainsi, c’est comme cela que l’on avance. La vie au travail est un élément déterminant du rôle syndical. Il y a des militants extraordinaires dans les CHSCT qui ont eu peur d’être dilués dans une autre instance. Que ce soit clair, aujourd’hui, il n’y a pas d’instance unique et il n’est pas question qu’il y en ait dans la loi. Des expérimentations par accord majoritaire n’auront de sens que si les questions sur le travail remontent dans les priorités et la stratégie des entreprises. Il appartiendra aux équipes de voir si cela vaut le coup et si tel est le cas, d’en faire le bilan.

Nous voulons un dialogue social pertinent et cela nécessite des lieux de dialogue social adaptés. Le fonctionnement actuel des IRP marche très bien dans certaines entreprises, mais pas dans d’autres. Considérer qu’un statu quo serait une grande victoire, c’est mal connaître la situation actuelle. Il y a beaucoup de choses à faire notamment sur la priorisation des dossiers ou encore une fois, sur l’articulation des IRP, pour remettre le travail au centre des enjeux.

AEF : Comment avez-vous vécu la tentative patronale de déconnecter les instances du terrain ?

Laurent Berger : En effet, dans la dernière ligne droite, le patronat n’était pas clair sur la proximité des IRP et de la délégation syndicale. C’est une autre ligne rouge pour nous. Clairement, l’instance des DP est une des plus importantes parce qu’elle assure cette proximité avec les salariés et il est inenvisageable de la remettre en cause en l’éloignant du terrain. Idem pour les délégués syndicaux. Doivent aussi coexister un ou des lieux de représentation des salariés et un lieu de négociation qui incombe aux seules organisations syndicales.

AEF : Était-il raisonnable de revoir les modalités du dialogue social alors qu’actuellement, il y a de grandes difficultés à mettre en œuvre la base de données unique, outil central du dialogue social en entreprise ?

Laurent Berger : Jean Auroux rappelle régulièrement combien sa loi a mis du temps à se mettre en place. La base de données économiques et sociales se heurte à des difficultés car parfois, les employeurs ne jouent pas le jeu, mais cela ne nous fait pas renoncer à la mettre en place, car on croit à l’émergence de davantage de codécisions dans les entreprises. Donc oui, c’est difficile, mais si on s’arrêtait à chaque fois que ça l’est, on n’aurait pas eu beaucoup d’avancées sociales dans ce pays !

Nous allons continuer à pousser cette base de données. Après, les pouvoirs publics ont toute légitimité à taper du poing sur la table pour qu’une loi s’applique.

AEF : La CFDT tient-elle toujours à sa proposition de réorganiser l’information-consultation autour de trois temps (2) ?

Laurent Berger : Oui, ces trois temps sont d’une grande cohérence. L’idée est de créer les conditions optimales de participation à la stratégie de l’entreprise, plutôt que diluer les choses et perdre les représentants du personnel dans de multiples consultations. Il faut ces trois temps durant lesquels le recours à l’expertise serait garanti.

AEF : Et en matière de recours à l’expertise, que demandez-vous aux pouvoirs publics ?

Laurent Berger : Il faut maintenir le bon niveau de recours à l’expertise et notamment assurer son financement par les employeurs. Pour nous, l’expertise est un appui à l’action syndicale et non pas une action syndicale réalisée à la place des syndicats. Il n’y a rien à remettre en cause en la matière, c’est essentiel au vu de la complexité économique et sociale des entreprises.

AEF : Le document d’orientation de juillet demandait aux partenaires sociaux de revenir sur les obligations de désignation d’administrateurs salariés dans les grandes entreprises, qu’en attendez-vous ?

Laurent Berger : Nous demandons trois choses : abaisser le seuil de déclenchement de l’obligation, faire en sorte que les holdings ne puissent plus s’en extraire et que les groupes mutualistes soient concernés. Après, si le gouvernement souhaite augmenter le nombre d’administrateurs, qu’il ne se prive pas ! Je pense que les employeurs les plus réfractaires finiront par comprendre que la présence d’administrateurs salariés constitue une réelle plus-value. Il faut que le gouvernement soit audacieux sur le sujet.

AEF : Que souhaitez-vous voir dans la prochaine loi sur la reconnaissance des parcours des militants ?

Laurent Berger : On peut déclarer qu’il faut reconnaître les parcours syndicaux, mais il faut trouver les moyens de faire vivre cette reconnaissance. Il faut que l’on puisse valoriser le passage par l’action militante et cela suppose la reconnaissance des compétences, la formation professionnelle ou encore des entretiens en cours de mandat. De plus, il ne faut pas que la prise d’un mandat débouche sur une sanction financière, c’est pourquoi il faut garantir, pour les mandatés, des évolutions salariales équivalentes aux augmentations moyennes. Si nous voulons renouveler les mandatés, il ne faut pas que cela soit une impasse qui mène à une fin de carrière. Être militant est une fonction noble car on participe à la vie de l’entreprise et on défend les intérêts des salariés. Sur la reconnaissance des parcours, la loi ne peut définir précisément les choses, ce sera aux accords de branche et d’entreprise de décliner les dispositions.

AEF : Cette reconnaissance des parcours militants figurait déjà dans la position commune d’avril 2008, or rien n’a bougé depuis. Pourquoi cela avancerait aujourd’hui plus qu’hier ?

Laurent Berger : Oui, cela n’a pas eu d’effets donc on y revient, on remet l’ouvrage sur le métier. Le dialogue social est un combat permanent.

AEF : À la suite de l’échec de la négociation, est revenue sur le devant de la scène la question des modalités du dialogue social interprofessionnel…

Laurent Berger : Oui, il faut faire évoluer les modes de négociation nationale interprofessionnelle. On pourrait partir sur des objectifs plutôt que sur une écriture juridique qui est toujours compliquée. De même, on pourrait aussi partir des textes syndicaux plutôt que patronaux, mais encore faut-il être en capacité d’en produire. La CFDT l’a fait dans cette négociation. On peut refuser les séances de nuit ou faire bouger le lieu de négociation. Tout cela peut être envisagé mais cela n’empêchera pas les jeux de posture et les conservatismes. Ceux qui ne veulent pas entrer dans les sujets et qui dénoncent les modalités de négociation ne feront pas oublier qu’ils sont souvent un peu secs en matière de propositions. La question posée aux uns et aux autres, c’est la responsabilité et la force de proposition. Là-dessus, nous sommes à l’aise. Nous parlerons de l’évolution du dialogue social interprofessionnel entre partenaires sociaux lors de la réunion d’agenda social.

AEF : Que portera la CFDT lors de cette réunion du comité de suivi de l’agenda social qui devrait se tenir juste avant la réunion tripartite du 19 février à Matignon ?

Laurent Berger : La CFDT souhaite que l’on discute de l’emploi des jeunes et des demandeurs d’emploi de longue durée. De plus, nous tenons à la délibération, actée dans l’agenda social, sur les classifications. Ensuite, il faudra sans doute faire le bilan des ANI de 2013.

AEF : Comment abordez-vous la prochaine négociation sur les retraites complémentaires ?

Laurent Berger : Ce sera une négociation difficile car nous ne sommes pas dans une logique de répartition de richesses. Ceci étant, cette négociation ne doit pas avoir qu’un objectif financier mais bien porter sur le droit à la retraite. Nous allons laisser la première séance se tenir pour voir ce qui s’y passe et le jeu des acteurs. Il faudra de la responsabilité de la part des acteurs.

AEF : Dans un courrier récent, le ministre, François Rebsamen, laissait entendre qu’il serait possible de rouvrir le dossier de la modernisation du paritarisme. Est-ce un souhait de la CFDT ?

Laurent Berger : Nous voulons faire le bilan de l’ANI sur la modernisation du paritarisme. Nous le ferons d’abord en interne et, ensuite, nous reviendrons discuter avec les uns et les autres. Quoi qu’il en soit, il faut continuer à tirer le fil de la présence d’organisations légitimes, même s’il y a parfois des entorses comme aujourd’hui pour le fonds de financement des partenaires sociaux. Il faut aborder la modernisation du paritarisme en tirant les conséquences de la représentativité et sans arrogance vis-à-vis des autres organisations syndicales. Après, on pourra s’interroger un jour sur le fait de maintenir ou non une représentativité catégorielle…

(1) Un siège par organisation représentative et les cinq restants répartis en fonction de la représentativité.

(2) Un premier sur la stratégie de l’entreprise, un deuxième sur la situation économique et financière et un troisième sur les rémunérations.

 

Sur ce blog, je souhaite partager mes observations et ma façon de voir l’avenir. Ces réflexions se nourrissent de l’analyse de la CFDT, de ses propositions. Mais aussi des discussions avec les adhérents et militants de la CFDT, ainsi que les salariés et agents que je rencontre chaque semaine. Bienvenue !