A la rencontre des travailleurs guyanais

La Guyane ne ressemble à aucun autre outre-mer. A l'arrivee à l'aéroport Félix Eboué le climat se charge de vous rappeler que vous êtes a 4 degrés de l'équateur. D'un côté le Surinam, de l'autre le géant brésilien. Et de la forêt. Partout. Sur la bande littorale entre St Laurent du Maroni et St Georges de l'Oyapock, 90% d'une population de 260 000 habitants vit au rythme d'un pays dur, d'un pays où près de 40% des jeunes sont au chômage. Un pays où les technologies de pointe du secteur spatial côtoient des quartiers, ou plutôt des favelas, concentrés de misère et de souffrance.

La CDTG CFDT, union interprofessionnelle de la CFDT vit et agit au rythme de ces réalités. J'ai assisté à leur congrès les 3 et 4 novembre. Les débats m'ont fait comprendre que ce département souffrait de handicaps structurels malgré un potentiel unique dans l'outre-mer.

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Mon déplacement à St Laurent du Maroni avec Daniel clet, brillamment réélu à la tête de la CDTG CFDT, me fait entrer de plain pied dans une réalité Guyanaise que je n'imaginais pas. C'est une rencontre avec 4 salariés d'une entreprise d'exploitation du bois, la forestière Guyanaise, qui va me révolter. Des salariés corvéables du lundi matin au vendredi soir contraints de dormir dans des hamacs bricolés, l'eau pour boire et se laver vient d'un bidon que la pluie se charge de remplir. Pour le reste, il faudra un mort sur le chantier pour que le patron daigne investir dans une boîte à pharmacie, remplie de médicaments périmés...

Pour l'appel des secours en ces zones reculées de la forêt amazonienne il faudrait un téléphone satellitaire, investissement peu compatible pour un individu qui ne paie déjà pas toutes les heures de ses salariés.

Ces derniers viennent d'être licenciés oralement. Leur tort ? Avoir appelé au secours, il n'y a pas d'autre mot, en sollicitant la CFDT. Aujourdhui ils ont peur. Je les ai quitté en m'engageant à appuyer la CDTG qui s'est bien investie sur ce dossier et a m'investir personnellement.

Cette rencontre m'éclaire sur la nature d'une société qui ne peut que se cliver. Quand une partie de la société agit dans un tel mépris de l'autre, c'est la Guyane qui se désagrège. On ne bâtit pas un pays sur des traitements humains dégradants. La CDTG CFDT fait du vivre ensemble son premier combat. A cet égard, elle est pleinement dans une démarche incontournable pour l'avenir de la Guyane. Les militants CDTG CFDT portent un syndicalisme dont leur territoire a  besoin. Un syndicalisme porteur de projets concrets pour les salariés. Un syndicalisme qui sait s'engager. L'engagement, c'est précisément de cela que la Guyane a besoin, loin des seuls constats stériles qui n'apportent rien sauf la désespérance. C'est au contraire l'espoir que porte la CFDT dans cette magnifique terre de France en Amérique du sud.

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Le réveil de l’Europe sociale

Je me rends demain, vendredi 17 novembre, à Göteborg en Suède, pour intervenir dans le cadre du sommet social européen. Ce rendez-vous pourrait marquer la reprise de la construction de l’Europe sociale : les chefs d’Etats et de gouvernements devraient y proclamer le socle européen des droits sociaux et donner ainsi un nouvel élan vers une Europe plus protectrice des travailleurs et des citoyens.

C’est un signal important et particulièrement attendu. Le projet européen a été imaginé et lancé pour créer des solidarités entre les peuples, des sécurités nouvelles. L’Union européenne a permis de garantir la paix sur le continent et de nombreux acquis pour les salariés sont le résultat de textes européens : l’égalité entre les hommes et les femmes, l’objectif de sécurité et de santé au travail, la liberté de circulation pour les travailleurs… En 1985, Jacques Delors a posé les premières briques du dialogue social européen, c’était une avancée remarquable pour de nombreux Etats qui partaient de zéro.

Depuis, ce processus s’est enrayé, la commission Barroso a malmené le projet européen. La crise économique et financière a motivé une gestion de court terme qui n’est plus tenable. Alors qu’elle était perçue comme porteuse de stabilité, de nouvelles perspectives économiques et sociales, de progrès démocratique, l’Union européenne est considérée aujourd’hui par beaucoup comme une menace. Les populistes surfent sur cette défiance pour promettre un retour aux frontières, au protectionnisme et au repli sur soi. Les citoyens britanniques lui ont claqué la porte.

Je suis convaincu que l’Union européenne reste le meilleur échelon pour relever les défis d’aujourd’hui (changement climatique, transition numérique…) mais aussi que le progrès social est une partie indispensable de notre stratégie commune. Nous devons revenir à des projets de long terme, à une Europe tournée vers les citoyens qui en sont la première richesse.   

La CFDT s’est toujours engagée, au travers la Confédération européenne des syndicats (CES) entre autres, pour la construction d’une Europe sociale au moins autant qu’économique, pour une Europe porteuse d’un nouveau modèle de développement. En 2014, nous menions campagne pour « une nouvelle voie pour l’Europe ». Nous demandions un plan d’investissement ambitieux vers les secteurs d’avenir (numérique, transition énergétique, éducation et formation, infrastructures…). Nous avons obtenu le plan Junker. S’il reste insuffisant au vu des enjeux actuels, c’est une première avancée qu’il faut encourager et développer. Nous demandions également un contrat social européen permettant de tirer les droits des travailleurs européens vers le haut, de créer une convergence des systèmes de protection sociale pour qu’ils ne soient plus l’objet de concurrence entre les travailleurs, les entreprises et les Etats européens.

Le socle social des droits européens est la concrétisation d’une partie des revendications syndicalistes européennes. Ce document, adopté à l’unanimité par les ministres européens en charge de l’emploi et de la politique sociale, donne une orientation politique forte pour les prochains travaux à venir. C’est un bon signe. Mais ces grands principes devront ensuite être déclinés en actions concrètes. Partout en Europe, les travailleurs attendent des actions rapides et de nouvelles règles concernant le congé parental, le congé des proches aidants, l’amélioration des conditions de travail et de sécurité, l’accès à la protection sociale…

La révision de la directive sur les travailleurs détachés fait partie de ces actions concrètes. Le 23 octobre, les ministres des affaires sociales de l’Union ont trouvé un compromis : la durée du détachement a été réduite à 12 mois, le salaire des travailleurs détachés sera fixé en lien avec les salaires pratiqués dans le pays d’accueil. Il reste cependant à obtenir des garanties sur le versement des indemnités, sur l’application des conventions collectives, sur l’inclusion du secteur des transports. La CFDT aurait voulu aller plus loin, mais ces premières avancées sont à saluer. Avec la CES, nous continuerons de porter ces revendications dans les discutions à venir avec le Parlement et la Commission.

Lors du sommet de Göteborg, je plaiderai, devant les chefs d’Etats et de gouvernements pour cette Europe sociale qui est une nécessité, autant pour les citoyens que pour les entreprises. Pour mieux protéger les travailleurs, je demanderai, dans la logique de ce que nous avons commencé à construire en France avec le Compte personnel d’activité (CPA), à ce que les droits ne soient plus attachés à un statut mais à la personne directement et qu’ils soient mobilisables sur tout le territoire européen.

La voie est ouverte ! L’année 2018 est l’occasion de donner un nouveau souffle au projet européen, pour construire une Europe ambitieuse et protectrice dans laquelle chaque citoyen pourra prendre part et trouvera les conditions d’une vie épanouissante. La CFDT y travaille sans relâche. 

Au plus proche des salariés de Miramas

Pour de (trop !) nombreux salariés, les mots « syndicalisme » et « proximité » ne semblent pas aller de pair. Les salariés dépeignent souvent les syndicats comme trop éloignés de leurs préoccupations, de leurs réalités. Ma dernière visite me démontre tout le contraire. J’étais le 9 novembre à Miramas pour l’inauguration de l’Union locale CFDT en présence du Maire de la ville. Le projet est né d’un constat simple : la CFDT doit être présente sur ce territoire en plein développement économique.

En effet, depuis le 13 avril 2017, Le Village des Marques Mac Arthur Glen a ouvert ses portes. Il a déjà permis de créer 650 emplois dans plus de 120 boutiques et 6 moyennes surfaces. A termes, c’est l’équivalent de 1000 emplois à temps plein qui sont attendus, dont 30% seront réservés aux demandeurs d’emploi de Miramas. Je ne parle même pas de tous les emplois indirects et induits qui seront nécessaires.

Miramas

A l’occasion de la journée de mobilisation « Changeons le travail » le 09 novembre (voir mon billet du 07/11), j’ai accompagné les militants CFDT qui rencontraient les salariés des différents magasins et des entreprises environnantes. J’ai pu engager la conversation avec des salariés sur leur quotidien au travail et ce qu’ils souhaitaient changer pour l’améliorer. Ils ont surtout évoqué la précarité de leur emploi car les employeurs ont recours au CDD trop facilement. Ils ont aussi parlé de la difficulté à voir leurs heures travaillées le dimanche majorées à 100% comme la loi le prévoit, ainsi que des problèmes de transport pour se rendre sur le site aux heures demandées.

Nathalie Nave, responsable CFDT avait déjà fait le constat des difficultés des salariés de Village des Marque en échangeant à de nombreuses reprises avec eux. Elle m’a confirmé qu’il est nécessaire d’instaurer un climat de confiance pour que la parole des salariés se libère.

C’est la raison pour laquelle ils ont créé une Union locale, avec des locaux à proximité du site et une permanence pour recevoir les salariés qui ont des questions. Cette permanence est assurée actuellement sur rendez-vous téléphonique par Nathalie et Serge Nardelli (Secrétaire général du syndicat Commerce et Services des Bouches-du-Rhône). Pour des conseils juridiques, des temps de permanence seront également assurés. L’ouverture de cette UL, avec le soutien de la CNAS, est une formidable opportunité pour notre organisation syndicale de répondre au mieux aux besoins des salariés mais aussi de simplifier leur vie de citoyen.

En plus de la permanence à l’UL, Nathalie souhaite intensifier ses visites hebdomadaires sur le site de Village des Marques ainsi que sur la plateforme logistique de Clésud. Ces rencontres permettent d’informer les salariés sur leurs droits, de les écouter pour ensuite agir et améliorer leurs conditions de travail.

Le 9 novembre, changeons le travail !

En mars dernier, la CFDT est devenue la première organisation syndicale dans le secteur privé. C’est un bouleversement historique, dont nous sommes tous très fiers. Mais nous sommes aussi conscients que trop de salariés sont encore éloignés du syndicalisme ou en ont une vision tronquée, caricaturée.

J’ai la conviction que le syndicalisme est mortel s’il ne fait pas la preuve de son utilité. Pour être utile, il doit être fort et pour être fort, il doit être présent sur le terrain auprès des salariés et des fonctionnaires, pour les écouter et construire avec eux des propositions et des contrepropositions au plus près de leurs réalités.

C’est l’ambition de la CFDT : peser partout où cela est nécessaire, pour améliorer le quotidien des travailleurs, et en premier lieu dans les entreprises et les administrations, quelles que soient leur taille. La dernière réforme du code du Travail rend notre mobilisation d’autant plus nécessaire que dans les entreprises de moins de 50 salariés, ces travailleurs pourront se retrouver seuls face à leur employeur, devront négocier des accords sans forcément bénéficier de l’appui d’une organisation syndicale.

Pour ces raisons, la CFDT a décidé de lancer, ce jeudi 9 novembre, une grande opération pour aller, tous ensemble, à la rencontre des travailleurs sur leur lieu de travail. Le nom de cette opération : « Changeons le travail ! » Dans la continuité de notre grande enquête Parlons Travail, nous souhaitons entendre les besoins des travailleurs, leurs attentes et construire avec eux le travail de demain.

Nous souhaitons faire connaitre le syndicalisme CFDT, qui a l’ambition de renforcer la place des travailleurs dans leur entreprise, qui obtient, là où il est présent, des avancées pour tous et contribue à la bonne marche des entreprises et des administrations ; un syndicalisme qui s’engage aussi pour ses adhérents en leur offrant assistance et services. En somme, un syndicalisme du XXIe siècle, à l’opposé des tendances conservatrices de certaines organisations patronales.

Les équipes CFDT seront donc mobilisées partout sur le territoire, avec des initiatives très diverses. Pour ma part, je serai avec les militants CFDT au Village des marques à Miramas.

Bon courage à toutes les équipes mobilisées lors de cette journée ! Faisons un premier pas ensemble pour changer le travail !

Interview à Alternatives Economiques - octobre 2017

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Les consultations sur l’avenir de l’assurance chômage viennent de démarrer. Qu’en attendez-vous ?

D’abord, que le gouvernement confirme que les chômeurs conservent les droits actuels à indemnisation : il est hors de question pour la CFDT que l’on revienne sur le montant ou la durée.

Ensuite, il faut élargir les droits aux « travailleurs des plates-formes », à tous ceux qui sont indépendants mais qui travaillent dans une situation de dépendance économique. Leurs donneurs d’ordre devront contribuer au financement de cette protection sociale, qui doit rester prioritairement fondée sur un système contributif : je touche parce que je cotise. L’assurance chômage est un revenu de remplacement, pas un revenu universel majoritairement financé par l’impôt.

Faut-il instaurer un système de bonus-malus sur les contrats courts ? 

Oui. On verra quelle est la meilleure formule de taxation, mais le sens doit être clair : limiter la précarité des contrats de travail par une responsabilisation des employeurs. La lutte contre la précarité passe également par une meilleure articulation avec les dispositifs de solidarité. Dans un pays où le ministère des Finances est toujours en quête de coups de rabots budgétaires, il ne faut jamais baisser la garde. La CFDT se bat pour que le revenu de solidarité active (RSA) soit revalorisé comme d’autres minima sociaux. C’est une question de justice sociale.

Que pensez-vous de la possibilité d’étendre les droits aux personnes qui démissionnent ?

Pourquoi pas, mais il y a déjà 25 règles d’indemnisation prévues en cas de démission ! Cependant, l’assurance chômage est là pour assurer un revenu de remplacement pour vivre. Elle permet, parce que l’on est indemnisé et accompagné, de retrouver du travail plus facilement. Ce n’est pas un système de gestion des réorientations professionnelles. Il est légitime que des salariés veuillent changer de voie.

Pour cela, il existe déjà des dispositifs d’accompagnement comme le congé individuel de formation… Je suis favorable à ce que l’on ouvre aux salariés la possibilité d’une réorientation professionnelle profonde une fois au cours de leur carrière. Mais ce n’est pas à l’assurance chômage d’en porter le coût.

La formation des chômeurs leur garantit-elle un emploi ?

Notre approche est de partir des besoins des entreprises et des territoires, d’assurer une certification des formations et d’être dans une logique d’accompagnement. Dire que chaque salarié va porter son « sac à dos de droits » individuellement entre période d’emploi, de formation, de chômage, c’est très bien, mais cela profitera aux plus qualifiés. C’est pourquoi il faut un accompagnement public fort. L’Afpa1  pourrait s’en charger : c’est plus d’une centaine de centres répartis sur tout le territoire, au plus près des besoins, et disposant de la légitimité et des compétences nécessaires.

Enfin, le plan de formation professionnelle voulu par le gouvernement ne doit pas aboutir à déresponsabiliser les entreprises dans le maintien et l’évolution des compétences de leurs salariés. Nous, syndicats, devons pousser à faire de la formation un élément central de la négociation collective. Nous pouvons aussi, et ça marche très bien, jouer un rôle de conseil auprès des salariés dans ce domaine.

Qu’est-ce que cela change d’avoir plus de représentants des salariés dans les conseils d’administration ?

Cela permet de faire entrer le travail, et non plus seulement le capital, dans les conseils d’administration, afin que les administrateurs sachent comment il est organisé dans l’entreprise. Ce sont les chefs d’entreprise qui le disent aujourd’hui, après que la loi de 2013 leur a imposé de donner plus de place aux représentants des salariés. Cela reste insuffisant. Mais toute progression doit s’inscrire dans une évolution plus générale de la gouvernance d’entreprise.

Premier niveau, il faut revoir l’article 1833 du code civil qui définit l’entreprise uniquement comme un centre de profit. La réécriture doit intégrer des objectifs sociaux et environnementaux. Les statuts de l’entreprise doivent également être revus. On pourrait ouvrir la possibilité d’opter pour la « Société à objet social étendu », comme le proposent les chercheurs Blanche Segrestin et Armand Hatchuel, ou de recourir à un statut équivalent, pour donner un sens plus sociétal à l’entreprise. C’est possible par exemple aux États-Unis ; la France, elle, est en grand retard dans ce domaine. Cela permettrait aux entreprises qui veulent avancer de pouvoir s’en saisir.

Le second niveau passe par le renforcement de la place des représentants des salariés dans les conseils d’administration, comme représentants du travail, pas seulement de l’actionnariat salarié. Dans une vision idéale, il faudrait monter jusqu’à 50 % d’administrateurs salariés. Des espaces de codécision employeurs salariés sont également nécessaires. Par exemple, on se bat souvent pour savoir si les aides que touchent les entreprises sont des cadeaux au patronat ou des aides utiles à tous : leur utilisation pourrait relever de la codécision. Nous souhaitons que la rémunération des dirigeants entre dans ce périmètre. L’autorégulation a montré son incapacité à avancer sur le sujet.

Enfin, la démocratisation de l’entreprise doit s’accompagner d’un renforcement du dialogue social. Il faut donner plus de place à la confrontation des points de vue et ouvrir des espaces d’expression des salariés sur leurs conditions de travail.

Selon le patron du Medef, les syndicats français ne sont pas assez mûrs pour qu’on leur accorde une place plus grande dans les conseils d’administration.

Nous avons un patronat du XXe siècle. C’est difficile d’avancer vers plus de démocratie sociale en France parce qu’il y a un maillon faible : le manque d’interlocuteur.

Le Medef est empreint d’une vision limitée des syndicats de salariés et du dialogue social. Heureusement, le patronat, ce n’est pas les entreprises, on peut y dialoguer. J’espère que le prochain responsable du Medef aura une vision plus ouverte pour que nous puissions avancer collectivement.

Accroître l’intéressement et la participation, est-ce une bonne chose ?

Nous souhaitons de véritables négociations sur le partage de la valeur ajoutée. Car c’est un débat important sur les capacités d’investissement de l’entreprise et sur sa vision à long terme. Si la refondation de l’entreprise que propose le président de la République consiste à nous appâter avec l’intéressement et la participation, cela ne suffira pas. Bien sûr, on peut s’accorder sur les moyens de la rendre moins inégalitaire. Quand j’entends le patron de la CPME2 dire que cela ne concerne pas les petites entreprises et que c’est très bien comme cela, je ne suis pas d’accord !

Les salariés, dans les entreprises de moins de 50 personnes, doivent pouvoir en bénéficier. Et il faudra parler de l’entreprise au sens large : quand un paquebot sort des chantiers à Saint-Nazaire, 11 000 personnes ont travaillé dessus. Qui va toucher de l’intéressement ? Les salariés de STX, quelques sous-traitants de rang 1, peut-être. Tous les autres ont pourtant contribué à la réussite du projet.

Dans votre enquête « Parlons travail », les trois quarts des répondants réclament plus d’autonomie dans le travail. Est-ce une priorité d’action pour la CFDT ?

Oui, clairement, mais c’est dur à réaliser. Nous devons agir dans les entreprises, partir de l’expression des salariés, aller plus loin que les lois Auroux de 1982. Depuis 2014, nous avons réalisé 200 000 enquêtes flash : le syndicat propose d’écouter les salariés sur tel ou tel sujet, la façon de produire, le rapport à la hiérarchie… C’est un début. Oui, c’est insuffisant.

Le rôle du syndicaliste, c’est d’écouter les salariés, pas de leur dire ce qu’il faut faire. Ce qui nous fait bondir dans les ordonnances, ce sont les décisions unilatérales de l’employeur dans les entreprises de moins de 20 salariés. Mais cela a été rendu possible par le fait que nous y sommes absents. Cela fait partie de nos faiblesses. Nous devons complètement revoir notre façon de représenter les salariés de TPE. Ce sera un grand thème de notre prochain congrès de Rennes. Mais pour cela, il faut repartir du travail. Nous nous sommes sans doute trop concentrés sur l’aspect emploi, moins sur ce que devenait le travail. Or, il y a une énorme appétence des salariés à parler de ce qu’ils font.

Il faut faire de cette expression un vrai outil de l’action syndicale. Des accords intéressants ont été signés chez Toyota, Monoprix, et même dans des PME comme la CAIB, une menuiserie industrielle à côté de Cholet. L’autonomie des salariés augmente, la hiérarchie devient plus à l’écoute et moins dans l’injonction. La productivité mais aussi la qualité de vie des gens s’améliorent. Si on veut changer la société, il faut commencer par changer le travail. Ça change aussi la place du syndicat. La CFDT en tire les fruits dans les élections professionnelles. Nous progressons dans les entreprises où nous avons travaillé la question du travail.

Le nouveau Conseil social et économique sera-t-il le lieu de cette expression ?

La fusion des instances représentatives, ce n’est pas bête. Sauf que le gouvernement a imposé les mêmes règles à tous sans laisser les entreprises négocier. Cela a du sens de remettre le travail au cœur de cette instance. Mais soyons francs : quelles que soient les instances et le nom qu’elles prennent, qui empêche les organisations syndicales, depuis 1982, de faire des enquêtes sur la vie au travail ? Aujourd’hui, c’est vrai, les conditions sont plus compliquées. Mais syndicalement on ne peut pas baisser les bras et laisser croire aux salariés que tout est foutu.

Les reculs sur le compte pénibilité vous inquiètent-ils ?

Depuis longtemps, la bataille du compte pénibilité est vraiment acharnée. Les ordonnances ont changé la donne. Sur 10 critères d’exposition aux risques votés dans la loi de 2013, il y en a six qui ne bougent pas, trois qui sont désormais mesurés différemment, c’est à dire qu’on est davantage dans une logique de mesure de l’impact que de prévention, ce qui ne nous plaît pas. On veut négocier dans les branches pour qu’il y ait des accords de prévention. Le dernier risque sur l’exposition aux produits chimiques nous pose un vrai problème. Mais il faut qu’on se batte pour l’éviction de ces produits dans les entreprises. Dans les dix ans qui viennent, plus personne ne devrait être exposé à ce risque puisque les produits auront disparu. Ce serait ça le vrai progrès.

On a arraché ce compte pénibilité et on va continuer à tout faire pour qu’il s’améliore. Grâce à ce dispositif, 300 000 personnes exposées à des risques vont pouvoir partir plus tôt à la retraite dans les 10 ans qui viennent. Ce n’est pas négligeable. Alors, bien entendu, il y a eu des reculs. Les nouvelles règles du jeu ne nous conviennent pas. Mais je préfère considérer que nous ne partons pas de zéro. On s’est battu tout seul en 2013 pour obtenir ces avancées. Ça continue d’être une bataille idéologique menée avec un patronat ultra-rétrograde qui considère qu’on peut mesurer la productivité individuelle mais pas l’exposition à la pénibilité qui serait, elle, une usine à gaz.

Les fonctionnaires sont-ils les grands oubliés des réformes du gouvernement ?

Ce sont surtout les plus stigmatisés. Ils sont perçus comme un coût par Bercy, ce qui peut sembler logique lorsqu’on fonctionne avec des règles de calcul dans la tête. Mais ils souffrent aussi d’une mauvaise image dans la société. C’est pourquoi nous menons une campagne « je suis une richesse ». Les agents publics sont une richesse pour notre pays. On n’accepterait pas que nos gamins soient confiés à n’importe qui, ni d’être soignés à l’hôpital par des gens peu compétents. Or l’hôpital par exemple est en plein burn out. La souffrance y est extrêmement forte.

Nous avons signé un en 2015 avec FSU et l’Unsa un accord dans les fonctions publiques pour améliorer les parcours professionnels, les carrières et les rémunérations (PPCR). D’autres n’ont pas voulu signer et comme nous étions juste en dessous des 50% de voix nécessaires, l’accord en est resté à l’état de protocole. Le gouvernement avait tout de même décidé de l’appliquer unilatéralement. Mais là, il nous dit que le PPCR ne s’appliquera pas en 2018. Il peut faire ce qu’il veut. Toute la force d’un accord signé avec des partenaires sociaux, c’est justement d’éviter ce genre de coupes budgétaires. Malgré cette difficulté, la CFDT veut l’application de PPCR en 2018. Je n’oublie pas non plus le gel du point d’indice et la réintroduction du jour de carence qui pénalisent et stigmatisent les agents.

Comment améliorer la situation des agents ?

Sur le dossier de la hausse de 1,7 % de la CSG et de la suppression de cotisations sociales pour les salariés, le gouvernement avait annoncé un gain de pouvoir d’achat pour tous les actifs. C’est vrai pour les salariés du privé, pour les indépendants mais pas pour les fonctionnaires. Cette hausse de la CSG sera compensée pour les fonctionnaires, parce qu’on s’est mobilisés.

Mais nous réclamons aussi une prise en charge de la complémentaire santé, une meilleure prise en compte de la pénibilité. Enfin, nous voulons une revalorisation des fonctionnaires, y compris dans le discours public. Pourquoi attendre des catastrophes et des attentats pour que le politique assume la richesse du service public ? Le 3 octobre, nous avons lancé une pétition, « l’appel des 10 000 » représentants du personnel dans les entreprises des secteurs privé et public, pour améliorer la situation de ceux qui y travaillent. Cet appel s’adresse aussi à l’employeur public.

Comment un syndicat réformiste gagne-t-il sa légitimité aujourd’hui ?

En France, le nombre d’adhésions syndicales reste trop modeste, mais nous avons gagné notre légitimité par le vote des salariés dans les entreprises. Et aujourd’hui certains partis politiques, qui ne font même pas payer leur adhésion, n’ont rien à envier aux syndicats. On gagne des adhérents en faisant du service, en accompagnant, en défendant les salariés. La CFDT va beaucoup se mobiliser sur la proximité des salariés et la syndicalisation. C’est le fruit d’un gros travail d’introspection que nous avons mené pendant 4 ans. Nous avons eu des débats, il y en a dans cette maison, et ce projet trouvera son aboutissement au Congrès de Rennes en juin prochain.

Je ne sais pas s’il y a une place pour le syndicalisme réformiste mais, en tout cas, il y en a une pour le syndicalisme utile et concret. D’autres attitudes syndicales, plus radicales, existent mais elles pourraient bien nous renvoyer sur les étagères de l’Histoire. Et beaucoup, y compris dans le monde politique, ont envie de nous y envoyer. Pour éviter de leur donner ce plaisir, il faut qu’on porte des idées orientées sur le progrès social et sociétal. On a réfléchi aux questions de famille, d’immigration et bien d’autres encore. Je le répète à l’envi, le syndicalisme est mortel. Mais nous aussi, on a pensé le monde d’aujourd’hui et de demain. Peut-être que c’est cela le défi que nous imposent les ordonnances. Elles ne nous satisfont pas, tant pis. Mais nous devons montrer qu’il y a des voies pour le syndicalisme de transformation sociale.

Propos recueillis par Christian Chavagneux et Sandrine Foulon

Sur ce blog, je souhaite partager mes observations et ma façon de voir l’avenir. Ces réflexions se nourrissent de l’analyse de la CFDT, de ses propositions. Mais aussi des discussions avec les adhérents et militants de la CFDT, ainsi que les salariés et agents que je rencontre chaque semaine. Bienvenue !