Portrait d'Eric, candidat CFDT aux élections TPE.

Jusqu'au vendredi 13 janvier les salariés des Très Petites Entreprises peuvent voter pour leurs représentants dans les commissions paritaires régionales interprofessionnelles qui organiseront le dialogue social pour les TPE. Tous les salariés doivent être représentés. C'est pour cela que la CFDT a décidé de présenter exclusivement des candidats issus eux-même de TPE. Une nouvelle fois aujourd'hui je souhaite vous dresser le portrait d'un de ces candidats, engagé avec la CFDT pour le dialogue social dans les TPE. Jusqu'à vendredi, pour que petites entreprises ne rime pas avec petits droits, votez et faites voter CFDT ! 

Fin septembre, avec une vingtaine de militants CFDT nous sommes allés à la rencontre des salariés des commerces du centre-ville de Melun. Les militants de Seine-et-Marne rencontrent régulièrement les salariés des très petites entreprises sur leurs lieux de travail, pour échanger avec eux et les informer sur leurs droits. Ce jour-là, à quelques semaines des élections professionnelles dans les TPE, il s’agissait aussi de les sensibiliser à l’importance d’aller voter.

A cette occasion j’ai discuté avec Eric, 55 ans, candidat CFDT. Pour lui, ces élections – et leurs suites - sont « une vraie aventure » et « une grande inconnue ». Rien ne le prédestinait à exercer une mission de représentation, lui qui travaille depuis toujours en quasi solitaire. Eric est cuisinier. Dans les petits restaurants où il a travaillé,  ils n’étaient pas nombreux en cuisine, si on met de côté son expérience dans un centre hospitalier et son service militaire.

Aujourd’hui, Eric est l’unique cuisinier d’une communauté religieuse. La recherche de stabilité l’a conduit vers cet emploi. « Dans mes précédentes expériences, j’enchaînais les contrats courts : on m’embauchait pour quelques mois, on me débauchait, puis on me reprenait, c’était aléatoire et stressant. » Eric a ainsi bougé dans l’Aisne, la Bretagne, le Gard...Il a connu la précarité des salariés en CDD, les journées de travail qui durent dix heures, la pression constante qui s’exerce en cuisine.  

Chez les religieux, il fait tout, tout seul : la composition des menus, les commandes aux fournisseurs, la cuisine, la plonge. Au quotidien il dispose de beaucoup d’autonomie pour organiser son travail ; mais en contrepartie, il doit faire preuve d’adaptation. D’un jour à l’autre le service peut varier de dix à quatre-vingt couverts, car l’établissement accueille aussi des séminaires et il arrive que les participants restent manger le midi. La polyvalence est une autre qualité requise. Etre bon cuisinier ne suffit pas, il faut aussi avoir une organisation impeccable, veiller au respect des normes d’hygiène, et tenir les cordons de la bourse. Le prix de revient d’un repas ne doit pas dépasser 4 euros. Avant, Eric profitait du plantureux potager du monastère, mais depuis que le frère jardinier est parti, les légumes et les fruits ne poussent plus dans le jardin et il faut s’approvisionner à l’extérieur.  

Avec le départ de nombreux frères qui avançaient dans l’âge, l’ambiance est moins familiale qu’avant dans la communauté, regrette Eric. D’autant plus que l’établissement connait des difficultés financières. L’année dernière, il a même été question de le fermer. C’est ce qui a conduit Eric à se syndiquer. Trente ans après, il a fini par donner raison à ses grands-parents. «  Je les ai toujours entendus dire : quand on travaille, on se syndique. C’est normal, c’est un droit, et on est plus forts quand on est nombreux. Plus jeune, je m’en moquais complètement et ça mettait ma grand-mère dans tous ses états…Et puis j’ai eu peur pour mon emploi, et je m’en suis souvenu ».

Pourquoi rejoindre la CFDT ? Pas par héritage familial. « J’apprécie la CFDT depuis Nicole Notat. J’ai toujours voté CFDT aux élections prud’homales. C’est le syndicat qui me semble le plus ouvert au dialogue, et je considère que c’est en dialoguant qu’on obtient. Ça ne sert à rien de tout bloquer par principe ». Son adhésion a interpellé les deux autres employées de la communauté, qui ont elles aussi décidé d’adhérer à la CFDT. L’une d’elle a y d’ailleurs trouvé un vrai soutien pour faire valoir ses arrêts de travail fréquents dus à des problèmes de santé.

S’il est élu en décembre, Eric considère que sa première mission sera l’information. « C’est vraiment le premier besoin des salariés des petites entreprises. Ils connaissent mal leurs droits ou bien ils ne savent pas comment les faire respecter. Quand on est dans une petite boîte, on est seuls. Sur Internet, on peut trouver beaucoup d’infos, mais c’est tellement dur de s’y retrouver. Les salariés des TPE n’ont pas le réflexe de syndiquer et pourtant leur vie serait bien plus simple s’ils avaient un interlocuteur, quelqu’un qui leur donne l’info dont ils ont besoin et qui les conseille ». Eric résume bien l’ambition de la CFDT pour les salariés des TPE !

Interview à "Témoignage Chrétien"

PROPOS RECUEILLI PAR CHRISTINE PEDOTTI ET BERNARD STEPHAN 

Publiés le 05/01/2017

Quel bilan tirez-vous du quinquennat de François Hollande ?

Cette question montre que le débat public est bloqué par des angles de vue politiciens. Toute construction collective est regardée à l’aune de sa place sur un échiquier politique très statique : est-elle de gauche, de droite, du centre ? Fonctionner avec de tels réflexes asphyxie le débat démocratique et fait croire que la vie des citoyens est rythmée par des cycles de cinq ans. Il n’y aura pas de temps zéro en mai 2017 de même qu’il n’y en pas eu en mai 2012. Le quinquennat de François Hollande n’est pas achevé, il a vu à la fois des réussites et des échecs. Cette focalisation sur des postures politiciennes découle de l’incapacité de notre pays à produire un diagnostic lucide d’une situation marquée par des inégalités et de profondes mutations.

Quelles sont ces mutations ?

J’en distinguerais quatre : la première c’est la mondialisation perçue exclusivement comme une menace. Or si la mondialisation a, faute d’une volonté de régulation suffisante, provoqué des inégalités, elle a aussi permis de faire reculer sensiblement la pauvreté à l’échelle du monde. Cette phase nouvelle de l’histoire mondiale provoque l’inquiétude des Occidentaux car elle est marquée par un rééquilibrage entre les différents continents de la planète. Ce qui avait été accumulée par le Nord par captation des richesses des pays colonisés se répartit aujourd’hui autrement. Il n’est pas question de subir cette mutation par une baisse du niveau de bien être en Europe mais ne pas tenir compte de ce changement profond c’est se condamner au repli.

La seconde mutation à l’œuvre qui concerne en premier lieu le monde du travail est la révolution numérique. Elle bouleverse tout y compris le monde des media. Elle est à la fois riche de promesses et source d’inquiétudes. Cette transition a déjà des conséquences sur le dialogue social,  le devenir des métiers, des qualifications, de l’organisation de la production, etc.

La troisième mutation concerne la transition écologique avec le risque climatique qui est désormais réel. Au lieu de le percevoir comme une menace, nous pourrions le considérer comme une formidable opportunité en termes de reconversion de la production, de nouveaux emplois et de modes de vie.

La quatrième mutation est démographique. Le risque climatique combiné à l’essor inédit de la population mondiale provoque de profonds mouvements de population qui ne sont pas sans conséquence sur la France et l’Europe.

Comment expliquez-vous que ces mutations soit si peu prises en compte ?

Aucune d’entre elles n’a été anticipée. C’est pour cela que la peur s’installe. Dans cette situation anxiogène, les discours qui triomphent sont ceux  qui parlent « au ventre » comme le dit le populiste italien Bepe Grillo, ceux qui flattent nos instincts les plus bas. La classe politique combat ce populisme par des discours qui parlent seulement à la tête alors que celui qui parle au ventre ne peut être contré qu’avec une parole s’adressant à la fois à la tête et au cœur. La peur est également entretenue par une logique médiatique qui évacue le long terme. Le refus de ces dérives fait de nous les cédétistes des êtres bizarres dans le paysage social. Ils Nous ne regardons pas l’étiquette politique de celui qui gouverne avant d’accepter de discuter avec lui et nous nous appuyons s’appuient sur leurs nos valeurs fondamentales : la justice sociale, la démocratie, l’émancipation. Cette dernière valeur est trop peu partagée dans le monde syndical et politique alors qu’elle est étroitement liée à la capacité qu’ont les gens de prendre en charge les problèmes qui les concernent. S’agissant de la démocratie, la CFDT, qui a toujours combattue les totalitarismes, s’engage contre les régimes autoritaires , ou à forte tentation de le devenir, qui dominent le monde avec Trump, Poutine, Erdogan, Orban, Assad... Dans ce contexte, miser sur des valeurs comme  la confiance dans la personne,  la justice sociale, la lutte contre les inégalités est indispensable.

Ces valeurs peuvent-elles résister à la vague populiste ?

Oui si elles sont articulées à la conviction que le progrès existe encore et qu’il n’est pas à chercher dans le monde d’hier. Je ne fais pas partie de ceux qui regrettent les Trente glorieuses (1945-1975). Ce monde était autoritaire jusque dans les familles, machiste parce que fondé sur le fait que c’était avant tout les hommes qui rapportaient le salaire. Le plein emploi certes était au rendez-vous mais beaucoup de femmes n’étaient pas salariées. Les conditions de travail  étaient considérées comme assez secondaires-on les compensait par un surplus de salaires- et on pillait les ressources naturelles. Au lieu de se réfugier dans la nostalgie, l’action syndicale doit se baser sur des valeurs fortes et sur une foi dans le progrès.

Quel contenu donnez-vous à cette notion de progrès ?

Il faut parler de progrès humain. Cela signifie que les inégalités doivent reculer. Il faut un mieux pour tous et pas seulement pour quelques-uns. Cela suppose des politiques fiscales vigoureuses et des mesures d’accompagnement pour le retour à l’emploi de tous afin de réduire l’écart entre riches et pauvres. La stigmatisation de ces derniers souvent traités d’assistés me met hors de moi. Mais les inégalités sont aussi intra salariales. Dans une filière, la répartition de la valeur ajoutée entre sous-traitants et donneurs d’ordre n’est pas égale et le syndicalisme se doit de regarder ces réalités en face s’il ne veut pas désespérer les plus fragiles.

La mesure du  progrès consiste aussi à construire une économie basée sur la qualité et non sur un modèle lowcost qui, de plus, épuise les ressources naturelles. Je suis persuadé que la transition écologique devrait être le fil rouge de cette économie de la qualité. Cela serait l’occasion de fixer une finalité à l’économie, d’investir dans des productions durables de biens et de services, de réinventer la démocratie en mettant en valeur les initiatives syndicales et toutes les initiatives citoyennes, de réinventer la protection sociale en basant l’exercice des droits sur la personne plutôt que sur son statut dans l’entreprise.

Cela signifie-t-il qu’il faut repenser le système social issu de la Libération ?

Il faut le repenser sans remettre en cause son principe directeur : chacun paie en fonction de ses moyens et reçoit en fonction de ses besoins. Cette refondation suscite deux oppositions.  D’une part, celle des partisans d’une dérégulation débridée qui pensent que les protections collectives nuisent à la compétitivité.En somme, une chance serait donnée au départ à chacun avec pour la suite une consigne : « Débrouillez-vous dans un monde sans règles, sans solidarités, sans accompagnement des plus fragiles ». Une partie du monde patronal se situe dans cette logique du toujours moins. D’autre part, cette refondation sociale suscite l’hostilité des partisans du statu quo : ils estiment soit que tout va bien soit que rien ne va, la solution consistant à resserrer les boulons du système actuel. Ce faisant, ils adoptent une vision de perdants accrochés au vieux monde et incapables de redonner des perspectives à une société qui a bougé. La refondation du système social oblige aussi à s’interroger sur son financement : qu’est-ce qui doit être pris en charge collectivement, par qui ? L’Etat ? Les entreprises ? Les citoyens ?

Les peurs et les poussées populistes qu’elles génèrent paraissent irrésistibles.

Le populisme a d’autant plus d’audience que personne n’est capable de définir le progrès. La campagne présidentielle qui commence en offre un vivant exemple : au lieu de nous projeter vers ce que pourrait être une société de progrès dans vingt ans- une société solidaire où l’avenir professionnel, le nôtre, celui de nos enfants, passera par de multiples métiers- on nous parle de boîtes à outils, de logiciels, de positionnement, ce qui très éloigné des aspirations des salariés. Les 200 000 réponses de l’enquête Parlons travail que la CFDT a lancé en septembre dernier sont éloquentes. 80% des salariés disent qu’ils sont satisfaits de leur travail. 64% affirment qu’ils sont attachés à leur entreprise et 53% qu’ils sont attachés à leur administration. Par ailleurs, 33% confient avoir déjà pleuré à cause de leur travail. Un nombre non négligeable d’enquêtés affirment qu’ils ont déjà eu envie de taper sur leur patron. L’entreprise ne se résume donc ni à un lieu où l’exploitation est généralisée ni à un monde de bisounours où chaque salarié vaque à son travail sans avoir besoin de collectif pour réfléchir et changer ce qui doit l’être.

 Définir un progrès possible et en chercher les sources de financement suppose donc de s’appuyer sur les milliers d’initiatives que prennent des syndicats, en ce domaine la CFDT n’est pas en reste -  et des associations de citoyens. Ce ne sera pas simple, il faudra redéfinir la place de l’Etat, des partenaires sociaux, des régions, des territoires mais le contexte est opportun pour amorcer ce processus.

Que pensez-vous de la volonté de François Fillon de gouverner par ordonnance s’il est élu ?

La CFDT se positionnera dans l’élection présidentielle une fois tous les candidats connus mais j’ai d’ores et déjà envie de dire à tous et à François Fillon en particulier que ceux qui envisagent de gouverner par coup de menton en se passant des corps intermédiaires dont les syndicats commettent une grave erreur et ne trouveront pas d’issues. Je ne crois pas aux solutions toutes faites émanant d’un homme providentiel ou d’un Etat qui régleraient tous les problèmes sans impliquer les gens concernés pour les résoudre.

Faire reposer l’essentiel des négociations au niveau de l’entreprise n’est-ce pas périlleux ?

Si on donne le sentiment, comme certains syndicats au printemps dernier, qu’on a peur des initiatives des militants dans l’entreprise au prétexte qu’ils ne se seraient pas suffisamment formés pour négocier avec leur patron,  il faut cesser de croire à la nécessité de l’action syndicale sur le lieu du travail. Je rencontre tous les jours des militants, qui, n’ayant pas bénéficié de formation initiale très élevée, sont devenus de très grands connaisseurs de leur milieu de travail capables d’intervenir sur la stratégie de leur entreprise. Cela me fait croire à l’éducation populaire, elle permet à celui qui agit collectivement de progresser individuellement et d’améliorer la situation de ses collègues de travail et plus largement de faire avancer la société. On ne peut réduire l’intervention syndicale dans l’entreprise à la contestation, sans jamais construire de solutions en les négociant, dans un rapport de forces, avec l’employeur.

En quoi la loi travail est une avancée dans ce sens ?

La loi travail s’articule autour de deux pivots. Le premier accorde  des droits attachés à la personne à travers le compte personnel d’activité (CPA) qui intègre le compte personnel de prévention de la pénibilité et au le compte personnel de formation. 500 000 comptes formation ont ainsi été ouverts en 2016 dont beaucoup par des demandeurs d’emploi pour se préparer aux métiers du numérique. D’autres droits nouveaux s’inscrivent dans cette logique : le droit rechargeable à l’assurance chômage, la complémentaire santé obligatoire dont la moitié est payée par l’employeur. Tous ces droits nouveaux bénéficient aux salariés y compris les plus précaires. De même pour la garantie jeune qui permet à des jeunes sans emploi de moins de 25 ans de bénéficier à la fois d’une formation, d’une rémunération et d’un accompagnement. Le CPA à terme, doit intégrer tout ce qui concoure à sécuriser les parcours professionnels et les parcours de vie (logement, transport…) Le second pivot de la loi travail renforce la négociation d’entreprise sans remettre en cause les droits fondamentaux inscrits dans le Code du travail : le smic, la durée légale du travail, l’égalité hommes-femmes. Sur l’organisation du travail, la loi donne des moyens accrus pour négocier en accordant 20% de temps de délégation supplémentaire aux délégués syndicaux. La loi précise que le patron ne peut pas prendre de décision unilatérale dans ce domaine s’il n’y a pas de négociations et pas d’accord majoritaire. Si la démarche syndicale prend appui sur la reconnaissance du travail des salariés dans l’entreprise, il faut accepter que la négociation se passe là où le travail se déroule. Bien sûr, il y aura des endroits où les négociations se passeront mal mais j’ai cessé depuis longtemps de croire à un monde parfait. Cette démarche de négociation entreprise par entreprise oblige dès à présent les syndicats à être d’une part  plus à l’écoute des salariés, ce qui n’est pas un mal, et, d’autre part, à accompagner davantage les militants et les représentants du personnel dans la mise en œuvre des négociations avec l’employeur. Cela oblige enfin à renforcer la présence syndicale dans les entreprises. Réaffirmer ces acquis de la loi Travail ne fait pas taire nos critiques à l’égard de la méthode employée par le gouvernement pour la présenter.

Certaines des critiques portées à la loi portaient sur le fait qu’elle puisse déboucher sur un moins disant au regard du droit social actuel…

Je ne crois pas au syndicalisme qui, comme par le passé, pourrait négocier en même temps les mêmes acquis pour tout le monde. Par exemple, dans une entreprise de l’agroalimentaire, des femmes qui devaient travailler très tôt et ne pouvaient de ce fait s’occuper de leurs enfants ont accepté de baisser la rémunération de leurs heures supplémentaires pour obtenir en contrepartie une aide à la garde d’enfants. Est-ce un bon ou un mauvais accord ? Je ne suis pas là pour juger avec suffisance ce que ces salariées ont négocié. La loi doit donner des repères collectifs et la négociation doit permettre d’atteindre des compromis, à condition que ceux-ci ne remettent pas en cause des éléments fondamentaux tels que le salaire minimum ou la sécurité au travail. Dans les négociations sur la loi Travail on ne pourra pas empêcher qu’en certaines situations il y ait parfois du moins disant. Mais a contrario, ce qui est inscrit dans la loi comme par exemple l’égalité professionnelle n’est pas toujours appliqué, faute de mobilisation suffisante des acteurs.

Comment sortir du modèle fordiste où les directions décident de l’organisation du travail et les syndicats négocient des contreparties salariales à sa pénibilité ?

La CFDT a depuis longtemps pris ses distances avec ce modèle. Elle estime que le temps est venu de partager le pouvoir dans l’entreprise et non plus seulement de partager le gâteau des richesses qu’elle crée. Le travail  que la financiarisation des entreprises a contribué à rendre invisible en est pourtant le cœur. C’est pour cette raison que le savoir des salariés est central et que l’entreprise doit se fixer d’autres finalités que le profit. Certes une entreprise se doit d’être rentable mais elle doit aussi se fixer d’autres finalités, comme la création d’emplois, le développement des compétences des salariés, le développement du territoire, l’intégration.

Le syndicalisme peut-il infléchir le cours de la mondialisation dans un sens plus social ?

Les syndicats tant au niveau européen que mondial doivent être la vigie qui rappelle aux instances politiques l’existence du monde du travail tout en faisant des propositions concrètes. C’est le cas de la Confédération européenne des syndicats, où nous avons effectué un énorme travail pour donner un contenu au pilier social de l’Europe en proposant l’instauration d’un salaire minimum et d’une assurance-chômage européenne en complément de celle existant dans les pays de l’Union européenne. A ce sujet, une question émerge : croit-on encore à une Europe de projets, qui met en place des politiques énergétiques et industrielles, des politiques fiscales et sociales harmonieuses, ou faut-il considérer qu’il convient désormais de se replier sur soi ?  L’exigence d’une Europe sociale doit être plus visible mais il faut  reconnaître que l’Europe construite sur une logique économique a permis de maintenir la paix depuis plus de 70 ans. Il y  a dix ans, lors du débat sur le traité européen, formuler ce constat faisait dire à certains que la paix était définitivement assurée. Aujourd’hui, je suis quasiment certain de l’inverse. Si nous ne continuons pas à construire l’Europe, je crains que de très mauvaises décennies nous attendent.

Yves Jamait, un chanteur, dit: « ça dépend de ce que l’homme aura fait, ça dépend de ce que l’homme aura dit .C’est bien cela le problème c’est que cela dépend de lui. » Je prolonge en disant : « C’est bien cela la chance, c’est que cela dépend de nous. ». Dans l’histoire, rien n’est écrit d’avance. 

Hommage à François Chérèque

Je souhaite à toutes et tous une très heureuse année 2017, même si pour les militants et les adhérents de la CFDT, cette année commence dans la tristesse. Voici le discours d’hommage à mon ami François Chérèque que j’ai prononcé lors de ses obsèques.

C’est avec une grande émotion et une immense peine que nous rendons hommage à François Chérèque.

A votre présence nombreuse aujourd’hui se mêlent les innombrables témoignages venus de tous les horizons, de toute la France y compris d’Outre mer, d’Europe et de tous les continents. 

Son départ trop tôt, trop injuste, nous rend tous infiniment tristes. François avait encore tant à dire, à nous dire, tant à faire et à vivre.

Jusqu’au bout, sa passion de la vie l’a porté, son combat contre la maladie il l’a mené avec ténacité comme tous ses combats.

Toutes celles et tous ceux qui ont croisé son chemin, agi à ses côtés, éprouvé la force de ses convictions, partagé ses engagements, savent qu’ils perdent un ami cher, un type bien, un grand bonhomme.

La justice sociale a été le fil rouge de sa vie d’homme et de militant. Sa lutte indéfectible contre les inégalités, sous toutes leurs formes, n’a cessé d’animer l’impressionnante détermination qu’il mettait dans ses combats, qu’ils soient syndicaux ou associatifs au service des salariés, des jeunes, des pauvres, avec toujours l’intérêt général en ligne de mire.

Pour François Chérèque, réformer ne consistait pas à s’adapter à l’injustice du monde, mais à se donner les moyens de la faire reculer.

- Syndicaliste combatif dès son entrée dans le travail comme éducateur spécialisé auprès d’enfants autistes, il fut un promoteur décisif du renouveau du syndicalisme  tant dans ses responsabilités à l’UD des Alpes de Hautes Provence qu’à la tête de la fédération de la Santé.

- Visionnaire exigeant, François Chérèque, secrétaire général de la CFDT durant dix années, a été l’artisan acharné d’un syndicalisme utile aux salariés, utile à la société, un syndicalisme résolument ancré dans le réel, ouvert aux autres, et proche des salariés.

- Réformiste impatient, il a imprimé sa vision d’un syndicalisme moderne capable de porter une analyse sans tabou sur la réalité, capable de propositions audacieuses pour préparer l’avenir et s’engager pour les faire vivre, un syndicalisme capable aussi de s’interroger sur lui-même avec lucidité et courage.

- Démocrate résolument optimiste, François s’est battu pour que les salariés aient voix au chapitre, pour qu’ils puissent participer aux choix qui les concernent. Il portait l’ambition fondatrice de la CFDT, celle d’un projet syndical au service de l'émancipation individuelle et collective, porteur d'une société plus juste et plus solidaire.

- Fin stratège et redoutable négociateur, il détestait la tactique et les postures. Il aimait la confrontation des idées dans le respect et la loyauté et avec une absolue intégrité. Les désaccords pouvaient être forts mais ne conduisaient jamais à la rupture. C’est par la voie du dialogue social, un dialogue franc et constructif qu’il allait chercher et parfois arracher les résultats et les avancées pour les salariés.

- Homme libre et déterminé, François a enraciné l’autonomie de la CFDT, une autonomie douloureusement acquise et farouchement défendue quels qu’aient été les sujets et quels qu’aient été ses interlocuteurs du moment.

Ses combats pour les valeurs de justice, d’égalité et de solidarité, il les a menés dans l’exigence de la vérité, avec énergie et courage sans jamais reculer, sans jamais faiblir, sans jamais renoncer. Avec un seul but : construire du progrès, du progrès pour tous.

Beaucoup se souviennent de l’épisode tumultueux des retraites de 2003. Depuis cette date, plus d’un million de travailleurs aux carrières longues ont pu bénéficier d’un départ à la retraite avant l’âge légal.  Une grande mesure de justice sociale qu’ils doivent à la ténacité et au courage de François Chérèque et de lui seul.

Pour lui l’adversité n’était pas un frein, elle était un moteur. « Le courage ça se prépare » aimait-il rappeler. Le sien venait de loin.

Il venait de la puissance de ses convictions et de sa profonde humanité.

- Une humanité forgée auprès des siens et dans son métier d’éducateur.

- Une humanité qu’il s’est attaché à faire vivre au quotidien auprès de ses proches, de ses amis, des militants, des adhérents et partout où l’ont mené ses pas.

- Une humanité qu’il a su mettre au cœur du plan de lutte contre la pauvreté et dans son action pour les jeunes à la présidence de l’Agence du Service civique.

Le deuxième ligne de rugby, dont la carrure forçait le respect était un homme sensible, éminemment chaleureux et simple, d’une grande pudeur et d’une belle humilité.

Sa famille, Marinette sa compagne, Mathieu et Benoît ses fils, Marine et Juste  leurs compagnes, Léna sa petite fille, Jacques et Elisabeth ses parents, Philippe, Marc, Pierre et Paul ses frères étaient pour lui un bien précieux qu’il protégeait farouchement de ses engagements passionnés. 

Attentif à tous, bienveillant pour chacun, François aimait profondément les gens.

Il aimait aller à la rencontre et à l’écoute des personnes. Une vraie et grande affection le liait aux militants de la CFDT.

Il nous a légué sa force et son courage, nous en sommes fiers.

Dans l’espoir inébranlable de changer les choses, de redonner forme à la société, il savait insuffler son imperturbable sens du collectif et son éthique de la responsabilité.

Puissent-ils être pour tous, un enseignement pour affronter les défis qui nous attendent.

Rêvons que cela irrigue notre démocratie si malmenée.  Ce serait le plus bel hommage rendu à l’homme remarquable qu’il fut tout au long de sa vie.

Décidément François, toi qui n’a jamais aimé les lundis matin et encore moins quand tes équipes préférées avaient perdu le match du week-end, ce premier lundi de l’année tu nous l’auras fait détesté.

François mon ami, je veux ici te dire mon immense gratitude.

Te dire merci au nom de tous les militants et de tous les adhérents de la CFDT et t’assurer enfin, que dans chacune de nos actions, tu seras dans nos cœurs et nos pensées.

Merci François.

 

Ce que le syndicalisme a de meilleur

Mardi matin à Rouen, j’ai fait une belle rencontre. Une trentaine d’adhérentes et de militantes CFDT, auxiliaires de vie dans la région d’Elbeuf, m’attendait autour d’un café pour échanger. Ces femmes sont courageuses, elles m’ont vraiment impressionné.

Le combat qui les occupe est relatif au changement de convention collective, après que leur structure ait décidé, pour des raisons financières, de passer du statut d’association à celui de Société Coopérative d’Intérêt Collectif (Scic).  La convention des services à la personne qui s’appliquera désormais est bien moins protectrice pour les salariés : indemnité de frais kilométrique divisée par trois, suppression des jours de congés pour enfant malade, baisse brutale de la rémunération des dimanches et jours fériés travaillés. Soit 150 à 200 euros net en moins sur la feuille de paye. Par peur de perdre leur travail, la plupart des 150 salariées, essentiellement des femmes, souvent à la tête de famille monoparentale, ont dû accepter de signer l’avenant à leur contrat de travail.

Mais la section CFDT résiste, elle a attaqué l’accord transitoire et elle tient tête à la direction.

La section a été créée il y a un an seulement « On s’est retrouvées parce qu’on était déjà celles de caractère, celles qui osent dire non », m’expliquent-elles, et je les crois sans peine.

Aujourd’hui elles s’élèvent contre ce qui a motivé le changement de statut et de convention : l’idée qu’elles seraient « un coût » qu’il faudrait « réduire. » Peu de métiers pourtant ont autant d’utilité que le leur. Elles aident des personnes âgées à conserver un peu d’autonomie dans leur vie quotidienne, et contribuent en cela à la dignité des personnes, au maintien du lien social et à la sérénité des familles. Ce sont des professionnelles, qualifiées, qui n’ont pas choisi leur métier par hasard. Mais elles l’exercent dans des conditions difficiles, avec le sentiment de ne plus pouvoir « bien faire leur travail ». En cause, l’organisation du travail, ou plutôt sa totale désorganisation, qui aboutit au triste exploit de nuire simultanément aux salariées, à la qualité du service rendu, et à l’équilibre financier de la structure.

Toutes travaillent à temps partiel. Et alternent, sans visibilité, des semaines de 13h ou de 44h, et subissent des journées de travail « mitées » par de longues périodes d’attentes entre deux visites. Elles opèrent dans un rayon de 44km, certaines ne sont pas véhiculées. Pour trois heures de travail effectif dans la journée, Yamina passe sa vie « à attendre sur les bancs publics ». Sylvie finit par « connaitre sa voiture par cœur ». Cathia multiplie les allers retours entre chez elle et le boulot, jusqu’à cinq fois dans la journée. Sauf les week-ends travaillés où c’est «non-stop », de 7h30 à 20h. Tandis que certaines salariées n’atteignent pas le nombre d’heures prévu par leur contrat, d’autres doivent enchainer les heures supplémentaires, qui font exploser les coûts de la structure. Démissions, épuisements, arrêts maladies se multiplient sans que l’organisation du travail ne soit remise en question. Personne pourtant ne gagne à cette situation, et certainement pas les personnes âgées qui voient défiler chez elles jusqu’à quatre auxiliaires différentes dans une même journée, et subissent des horaires bousculés par la gestion défaillante des plannings, le diner un jour à 16h, le lendemain à 20h, et ainsi de suite. « Ce n’est plus de l’humain, c’est du bouchage de planning ». Nathalie m’explique qu’elle a le sentiment  de devenir « maltraitante » avec les personnes, parce qu’en une demi-heure par visite elle n’a pas le temps de les accompagner convenablement.  

Leur témoignage prouve une fois de plus que l’organisation du travail est une question centrale pour la qualité de vie au travail et tout simplement pour la qualité du travail, une question qui ne peut être abordée sans ceux qui vivent le travail au quotidien. Pourtant la direction reste sourde et fermée au dialogue social, quand elle n’est pas franchement méprisante. « On nous prend pour des moins que rien. Notre professionnalité n’est pas reconnue, nos diplômes ne sont pas pris en compte ». Preuve supplémentaire, la nouvelle grille de classification ne reconnait pas leur qualification.

D’aucuns pourraient se laisser abattre, mais pas les femmes de la section CFDT.  Au quotidien, chacune travaille en solitaire, loin des autres. Mais grâce au syndicalisme, elles ont recréé un collectif qui leur permet de tenir et de regagner le respect de la direction. Les réunions syndicales du mardi soir sont d’abord un moment de convivialité et de soutien moral, « ça nous empêche d’être désolées ».  Elles échangent sur leur travail, sur le « glissement des tâches » qui les éloignent du métier qu’elles ont choisi et pour lequel elles ont été formées. Avec l’aide de Christel et de Didier du syndicat, elles développent des moyens d’agir et de se défendre. « On sait maintenant  lire une convention collective. On est là aussi pour informer les autres salariées, certaines ne savent même pas qu’elles ont des droits. Et on n’a pas peur d’interpeller la direction ». Cela paye. Grace à leur action, les salariées ont désormais une heure de pause pour déjeuner.

Elles me disent qu’elles sont parties de loin, que le chemin a été long, mais qu’aujourd’hui elles relèvent la tête et qu’elles sont pleines d’espoir.

Ces femmes méritent le meilleur du syndicalisme et elles font vivre ce que le syndicalisme a de meilleur. J’étais très heureux de les rencontrer.

Invité de la matinale de RTL le 1er décembre 2016

Retrouvez mon passage sur RTL jeudi 1er décembre : 

 


Laurent Berger est l'invité de RTL du 1er décembre par rtl-fr

Sur ce blog, je souhaite partager mes observations et ma façon de voir l’avenir. Ces réflexions se nourrissent de l’analyse de la CFDT, de ses propositions. Mais aussi des discussions avec les adhérents et militants de la CFDT, ainsi que les salariés et agents que je rencontre chaque semaine. Bienvenue !