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Le blog de Laurent Berger

Parlons enfin du Travail !

On parle trop peu, ou trop mal, du travail. Les préjugés et les présupposés idéologiques ne devraient pas être le discours dominant sur ce qui est d’abord une expérience sensible, une part  importante de notre vie, de notre identité et de notre lien aux autres, pour le meilleur et pour le pire.

Les salariés que je rencontre ne me disent pas que le travail, c’est la misère. Ils me parlent plus volontiers de leur satisfaction du travail bien fait, des savoirs faires acquis au fil de l’expérience, ils sont fiers de l’utilité de leur activité. Ils ne me disent pas non plus que c’est le bonheur. Beaucoup souffrent d’avoir trop peu de marges de manœuvre, de reconnaissance, d’être peu consultés sur l’organisation de leur travail. Certains travaillent dans des conditions difficiles qui usent leur santé. Je pense par exemple aux bûcherons que j’ai rencontrés il y a quinze jours en Alsace.  Les accidents du travail et les maladies professionnelles sont fréquentes en forêt. Mais ce n’est pas une raison pour eux de se laisser abattre ! Ils réclament un départ anticipé à la retraite, ainsi qu’une meilleure reconnaissance de leurs métiers qui sont de plus en plus qualifiés. J’ai pu m’en rendre compte, il faut une bonne condition physique, mais aussi beaucoup de technicité et d’habilité pour exécuter une coupe de bois dans les règles de l’art ! Je pense aussi au cuisinier et aux serveurs d’un restaurant gastronomique rencontrés à Cahors. Quand arrive le « coup de feu », ils doivent se préparer à servir dans l’urgence une centaine de couverts.  Et là, le geste professionnel n’est pas la seule compétence requise : il faut être réactif, bien organisés et savoir gérer son stress. Avec, au final la fierté de régaler les clients chaque jour…

Qui connait vraiment la réalité du métier de bucheron, ou de cuisinier ? Et si la meilleure façon de comprendre le travail, au moment où il est justement en pleines mutations, c’était d’écouter les gens parler du leur ?

Forte de cette conviction la CFDT vient de lancer une enquête participative sur le travail, avec l’ambition d’en faire la plus grande jamais réalisée sur le sujet. Ça se passe ici : tous les travailleurs, qu’ils soient salariés, auto-entrepreneurs, agents publics, apprentis, demandeurs d’emplois…sont invités à répondre à un questionnaire qui aborde le travail dans toutes ses dimensions : les conditions de travail et de rémunération, les liens avec la hiérarchie, la santé, le sens et les attentes... L’interface est originale, et facile à utiliser : elle permet à chaque participant de se situer par rapport aux autres, et d’avoir accès à des ressources autour des différentes thématiques.

L’enquête durera trois mois et les résultats seront étudiés par des sociologues. Notre volonté est de  constituer une photographie de la façon dont le travail est vécu en 2016. A partir de là, nous affinerons nos revendications pour trouver des solutions aux problèmes qui se posent aujourd’hui et pour préparer le monde du travail de demain.

L’enquête doit aussi permettre de sortir le travail de l’invisibilité, pour qu’il retrouve une place centrale dans les débats publics… et dans la réflexion économique.  Le travail est créateur de valeur et pourtant il est trop souvent la « variable d’ajustement » de la stratégie de l’entreprise.  C’est aussi cela qui doit changer.

Participer à l'enquête Parlons travail

Intervention devant les étudiants de l'ESSEC

Lundi 19 septembre, j'ai eu le plaisir d'être invité par l'ESSEC à intervenir devant leurs étudiants de première année sur le thème "La France face au changement - quel rôle pour le syndicalisme ?" Voici ce que je leur ai dit.

Bonjour à tous,

Je suis heureux de cette chance qui m’est donnée d’échanger avec vous. Je ne vous cache pas que l’exercice ne m’est pas habituel. Je rencontre régulièrement des salariés, des agents du service public, des militants, de tous les âges. Mais je n’ai pas souvent l’occasion de me retrouver devant 350 étudiants d’une école de commerce...

Je suis sûr pourtant qu’on gagnerait à développer la connaissance et les liens entre le monde étudiant et le monde syndical. Aujourd’hui, c’est une première rencontre, et j’espère qu’il y en aura d’autres… 

Je vais commencer par me présenter et présenter la CFDT, pour compléter les mots d’introduction d’Aurélien Colson.

Je m’appelle Laurent Berger, j’ai 47 ans, je suis père de trois enfants. Mon métier d’origine c’est conseiller en insertion professionnelle. Je suis secrétaire général de la CFDT depuis 2012.  

La CFDT, c’est une organisation syndicale qui compte 800 000 adhérents, ce qui fait de nous le plus grand syndicat français en nombre d’adhérents. Pour la petite histoire, nous avons plus d’adhérents que la totalité des partis politiques réunis…Quand on dit que le taux de syndicalisation est faible en France, c’est vrai, mais cela doit être mise en perspective.

Nos adhérents (et adhérentes) sont ouvriers, cadres, employés…Ils viennent de tous les territoires et de tous les secteurs d’activité, du public (pour 33%) et du privé (66%). On défend des hommes et des femmes qui n’ont pas les mêmes métiers, pas les mêmes diplômes, ni les mêmes conditions de travail : concrètement cela signifie qu’on ne peut pas jouer les intérêts d’une catégorie de salariés au détriment des autres. On doit construire des intérêts collectifs.

Pour nous, le syndicalisme doit aussi contribuer à l’intérêt général – au-delà de nos adhérents, c’est l’ensemble des travailleurs, des demandeurs d’emplois, des jeunes, et plus largement des citoyens, que nous prenons en compte dans nos revendications.

Mon but n’est pas de vous faire un cours magistral sur le syndicalisme donc je finirai sur ce point : en France, vous le savez peut-être, c’est le résultat aux élections professionnelles qui détermine la représentativité d’une organisation syndicale. Jusqu’à présent la CFDT est deuxième, derrière la CGT.

La prochaine mesure de la représentativité aura lieu l’année prochaine.... Et la CFDT a de bonnes chances de devenir premier syndicat français.

Ce qui se joue en 2017, ce n’est donc pas seulement le choix d’un président pour les cinq ans à venir ; c’est aussi le visage du paysage syndical français. Les salariés auront à faire un choix entre deux types de syndicalismes : celui qu’incarne la CGT, et celui qu’incarne la CFDT.

Cette opposition n’est pas, contrairement à ce qu’on entend dire, celle de « la révolution ou la réforme », ni celle de « la radicalité ou la modération »;

En fait, ce qui distingue ces deux conceptions du syndicalisme, c’est un rapport différent à l’Etat, à l’Europe, à l’entreprise, au rôle de la société civile - j’y reviendrais ;

Plus largement c’est une analyse différente du monde dans lequel nous vivons –  donc une façon différente d’envisager l’action syndicale 

***

« La France face au changement », c’est le titre de cette conférence. Mais j’ai surtout envie de vous dire pourquoi je pense qu’il faut changer le monde, et quel est le rôle du syndicalisme dans tout cela.

Quand on regarde le monde, ce qu’on voit ne nous satisfait pas. Il y a encore trop d’inégalités, de barrières, trop d’injustices. La pauvreté s’évalue peut être en fonction de seuils et de pourcentages du niveau de vie médian : mais ce sont surtout des gens réellement piégés dans la grande lessiveuse de la précarité, qui enchainent les contrats courts, ou qui restent aux portes de l’entreprise, sans avoir une chance de trouver un emploi durable, sans jamais se sentir une place dans la société.

Clairement, le monde tel qu’il est ne nous satisfait pas, et c’est pour cela qu’il faut le changer. Pas parce que les changements sont inévitables et qu’il s’agirait de les accompagner, de les rendre moins douloureux, bref de « sauver les meubles ».

Non, il faut changer le monde parce que c’est le plus beau projet qu’on puisse se donner collectivement ; le changer pour le rendre infiniment meilleur. Ce n’est pas une question d’ « adversaires à combattre ». C’est une question d’obstacles à lever, de nouvelles fondations à construire. Et d’opportunité à saisir, aussi.

Il y a des opportunités immenses, et des gens qui n’ont pas attendu pour s’en emparer. En France on entend beaucoup la petite musique du « tout est foutu », mais je vois aussi un peu partout des initiatives et des projets incroyables, qui pourraient finir pas faire système… si on le veut vraiment, et qu’on s’en donne les moyens.  

La transition écologique, la révolution numérique : ce sont des leviers pour créer des emplois, de nouvelles activités, pour gagner en qualité de vie ; pour permettre une montée en gamme de notre appareil productif et une montée en compétences de l’ensemble de la population.

Bien sûr je n’ignore pas non plus les menaces que ces changements représentent, la peur d’une destruction massive d’emplois ou d’un creusement des inégalités entre travailleurs qualifiés et non qualifiés.  Les transitions sont incertaines par nature, on ne sait pas où elles nous mènent, et c’est forcément insécurisant.

Ce qui est certain, c’est que face à la profondeur et à l’accélération des mutations en cours, le statut quo n’est plus possible. La plupart des compromis sociaux sur lesquels nous vivons sont presque déjà obsolètes.

Notre modèle social par exemple. On le critique à longueur de temps parce qu’il serait trop couteux, pas compatible avec la compétitivité, la mondialisation, l’équilibre budgétaire etc…Quand on nous dit qu’il faut le réformer, c’est presque toujours dans cet unique objectif de réduire les dépenses.

J’observe quand même que ce fameux modèle social nous a protégés du plus fort de la crise de 2008, et on ne peut pas faire comme si ce n’était rien.

Pour autant je suis absolument convaincu qu’il faut le faire évoluer. Mais pas juste pour passer sous les 3% de déficit - même s’il est naturellement nécessaire d’assurer la pérennité financière du système.

S’il faut réformer notre modèle social, c’est d’abord et avant tout parce qu’il y a d’énormes « trous dans la raquette » : des personnes qui ne sont pas, ou qui sont mal protégées.

Cela n’a rien d’étonnant quand on sait que ce modèle s’est construit autour d’une norme qui n’existe déjà plus : l’emploi salarié, à temps plein et à vie, plutôt masculin – emploi par lequel on avait accès à l’ensemble des protections et des droits sociaux.

Je ne crois pas à la fin du salariat, mais force est de constater qu’avec le numérique notamment, de nouvelles formes d’emploi se développent :  auto-entrepreneur, free lance... Les parcours professionnels sont de plus en plus marqués par la discontinuité, l’alternance entre périodes de chômage et d’activité, les changements et la pluralité des statuts. On peut désormais être simultanément indépendant sur des missions courtes, et salarié à temps partiel.

Je ne dis pas que c’est une mauvaise chose – à partir du moment où ces situations sont choisies et non subies. Je constate juste qu’il n’existe pas encore de protections pour ces travailleurs-là.

Les besoins changent également. Face à la rapidité des transformations technologiques, il est indispensable de continuer à se former tout au long de la vie, de pouvoir éventuellement se reconvertir, en tout cas de continuer à évoluer professionnellement. Mais ça n’a rien d’évident, car les inégalités sont fortes dans l’accès à la formation.

De plus, les obstacles à la mobilité professionnelle se trouvent souvent dans les conditions de vie en dehors du travail : les difficultés à se déplacer, à trouver un logement, une garde pour ses enfants, etc. Tout cela appelle à des réponses et à des aides personnalisées.

Les besoins changent, les aspirations aussi : on veut pouvoir s’épanouir dans son travail sans sacrifier sa vie personnelle, ce qui relève la plupart du temps du challenge, car on court après le temps.

Avoir la maitrise de son temps, c’est un peu le rêve de tout le monde, c’est en tout cas un désir qui j’entends régulièrement chez les salariés que je rencontre.

On pourrait se résigner à ce que fatalement, le temps manque, soit contraint – c’est un peu la condition humaine…Mais nous en tant que syndicaliste, cela nous interpelle.

Alors on imagine de nouvelles possibilités d’aménagement du temps de travail, non plus à l’échelle d’une semaine, mais à l’échelle d’une vie ; pour mieux articuler et concilier les différents moments de la vie ; par exemple pouvoir décider de « faire une pause » pour développer un projet personnel, s’engager bénévolement, profiter de sa famille…sans attendre la retraite.

L’idée peut sembler utopique mais à la CFDT, nous réfléchissons à la façon dont on pourrait la rendre concrète, sans désorganiser le monde de l’entreprise ni l’harmonie des temps collectifs.

Notre rôle de syndicaliste c’est bien d’imaginer un système social qui réponde aux besoins et aux aspirations des salariés, tout en tenant compte de la réalité du monde et de ses contraintes.

On ne le sait pas toujours, mais les évolutions de la protection sociale, avant d’être entérinées par la loi, sont souvent issues de négociations collectives entre les syndicats.  

Il y a eu en 2013 un important accord qui a créé une nouvelle génération de droits sociaux « personnels », conçus pour prendre en compte les nouvelles réalités d’emploi et de travail que je viens d’évoquer. Ces droits ne sont plus liés au statut professionnel mais attachés à la personne, qui peut les utiliser tout au long de son parcours professionnel, quelque soient ses changements de situation. 

La deuxième étape a eu lieu récemment, avec la création du compte personnel d’activité. Il rassemble l’ensemble des droits personnels existants, mais ce n’est qu’une première étape. A moyen terme, on pourrait imaginer un compte attribué à chaque personne, comprenant une vaste gamme de droits nouveaux, depuis celui de se former jusqu’à celui de prendre un congé, et dont l’utilisation serait libre, tout au long de la vie, avec des conseils et un accompagnement personnalisés.

Il y a du pragmatisme derrière ce projet : on veut apporter de la sécurité à des parcours professionnels plus « heurtés » que par le passé. Le besoin de sécurité n’a d’ailleurs rien d’anachronique: on ne peut pas demander aux gens d’être audacieux, performants, s’ils n’ont aucune assurance dans leur quotidien, ni aucune visibilité sur leur avenir

Mais notre ambition est aussi émancipatrice : il s’agit de rendre de la liberté aux gens, de leur permettre d’être autonomes, capables de faire des choix aussi bien professionnels que personnels, réellement libres de vivre la vie qu’ils souhaitent.

L’émancipation est sans doute le plus joli mot du vocabulaire syndical, il a servi et il sert encore de boussole à des générations de militants. De notre expérience nous tirons une conviction : il n’y a pas d’émancipation et de réalisation individuelles sans organisation collective, sans la force et la solidarité du groupe. On n’est jamais fort tout seuls, ni jamais libre spontanément. Ce nouveau modèle social que nous sommes en train de construire, s’il est d’avantage tourné vers les individus et attentif à leurs choix, n’en repose pas moins sur des principes de solidarité et de mutualisation. Accompagner les individus vers l’autonomie ne signifie pas les abandonner à leur sort, ou renoncer aux devoirs de la société à leur égard.

***

A la CFDT nous avons coutume de dire que nous vivrons ce que nous changerons. S’il nous faut garder une part d’utopie dans les objectifs, on doit être pragmatique dans nos moyens d’action.  C’est en cela que nous sommes réformistes.

Etre réformiste, cela veut dire aussi que le changement, on ne se contente pas de l’attendre de l’Etat ou du monde politique.

Soyons clairs, le politique est légitime, et l’Etat est important. Dans ses fonctions de régulateur, de stratège, par les services publics qu’il fournit, l’Etat est indispensable à la cohésion sociale et au développement économique.

Mais j’ai le sentiment que ce qui nous manque en France, pour vraiment tirer profit de nos atouts, c’est la confiance dans la société civile.

On dit que notre pays a la culture de l’affrontement, et pas celle du dialogue. Je pense que le problème vient de là : de ce manque de confiance en nous même ; du doute dans nos capacités à trouver ensemble des solutions sans tout attendre « d’en haut ». De cette suspicion que nous avons – peut-être pas consciemment - à l’égard des corps intermédiaires, de toutes les formes d’horizontalité et d’auto-organisations.

Il y a encore dans notre imaginaire collectif l’idée que nos problèmes se règleront par l’intervention d’un l’homme providentiel - c’est une idée naïve, mais aussi une idée dangereuse, qui nous assigne à l’impuissance et à l’attente, une idée qui pourrait si on n’y prend pas garde nous rendre vulnérables à des glissements autoritaires.

Ce n’est pas pour autant une fatalité. D’ailleurs il y a de plus en plus d’initiatives citoyennes qui se développent et qui viennent infirmer ce constat : des associations, des collectifs d’habitants, des rassemblements… il y a quand même une vraie vitalité de la société civile qui ne demande qu’à être reconnue, soutenue et à prendre de l’ampleur.

Le syndicalisme fait partie de ce mouvement. C’est une des formes d’organisation collective par lesquelles des individus s’entraident et agissent là où ils peuvent le plus directement faire bouger les choses : c’est-à-dire au sein de leur entreprise.

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Les défis environnementaux, sociétaux, économiques, sociaux, ont évidemment une dimension globale ; mais ils convergent tous à un moment ou un autre vers l’entreprise. Dans bien des cas, l’entreprise est une partie du problème et une partie de la solution. Quand on est syndicaliste c’est donc d’abord là qu’il faut revendiquer, agir, négocier, et espérer transformer les choses.

L’une de nos premières missions est de contribuer à renouveler le regard de la société sur l’entreprise, en faisant entendre la voix de ceux qui en sont les principaux acteurs, c’est-à-dire les salariés.

J’espère ne pas trop vous choquer si je vous dis que pour moi, l’entreprise ce n’est pas juste l’actionnaire, et son but, ce n’est pas juste la maximisation du profit.

On doit penser l’entreprise pour ce qu’elle est : une collectivité d’hommes et de femmes réunis pour innover, produire et créer.

L’entreprise ne peut donc pas se confondre avec ses capitaux. Sa richesse provient aussi d’un collectif de travail qui détient des savoirs faires, des compétences. Les salariés sont engagés dans son projet et soucieux de sa pérennité ; ils participent à sa prospérité et ils subissent aussi les risques liés à son l’activité.

La conséquence que j’en tire, c’est qu’il est normal qu’ils participent aux décisions, depuis celles qui organisent quotidiennement leur travail jusqu’aux choix de stratégie économique.

Il y a deux façons de voir les choses quand on est syndicaliste. Soit on pense que l’entreprise c’est le mal, que le patron c’est l’adversaire, que le salarié c’est la victime, et on pratique un syndicalisme de plainte et de postures, un syndicalisme assez impuissant au final.

Soit on considère que l’entreprise c’est nous aussi, donc on vient revendiquer notre droit à partager la richesse ET le pouvoir de décision ; et on adopte le seul moyen efficace pour le faire : le dialogue social et la négociation.  

Pour la CFDT qui a clairement fait le choix de la seconde option, ce n’est que par le dialogue social que l’on peut effectivement peser dans l’entreprise : participer au diagnostic, émettre des propositions, obtenir des avancées dans l’intérêt des salariés et dans l’intérêt de l’entreprise.

Je ferai toujours le choix du dialogue, et pourtant je ne suis pas de ceux qui considèrent que les intérêts des salariés se confondent avec ceux du patron. Le dialogue social implique d’accepter de se confronter à des personnes qui ne pensent pas comme nous, et de chercher à trouver des solutions ensemble. Cela implique du respect, de la loyauté, et forcément aussi, du rapport de force.

Le compromis, c’est cela : ne pas transiger sur les valeurs et sur ce qui est fondamental, mais accepter de faire un pas dans la direction de l’autre pour avancer concrètement. Au final, les intérêts peuvent être divergents mais on porte un projet commun : la pérennité de l’entreprise

Sur la base de cela, la CFDT n’a pas de tabou : on peut discuter compétitivité, coût du travail, productivité. Mais nous, on répondra d’abord investissement, long terme, innovation, formation, montée en compétence des individus. Et on interrogera toujours la finalité du modèle de développement : l’économie n’a pas de sens si elle n’est pas mise au service du bien être humain.

***

J’arrive à la fin de mon intervention et je pense vous en avoir dit pas mal sur la vision du monde que porte la CFDT.

Il y a un mot que je n’ai pas beaucoup prononcé, c’est celui de progrès. Je le gardais pour la fin.

Vous n’avez pas connu les Trente Glorieuses, et moi non plus d’ailleurs. Il existe une forme de nostalgie, presque de romantisme, autour de cette période, qui reposait sur une confusion assez commode entre progrès et accumulation des biens matériels.  Le modèle fordiste avait plusieurs avantages. Il était stable. Il était protecteur. Il promettait à chacun de pouvoir s’enrichir…il promettait l’égalité.

Ce modèle-là a été pulvérisé, par de nombreux phénomènes et surtout face à l’impossibilité désormais de continuer à croitre en épuisant les ressources de la planète. Pour ma part je n’ai pas de regret.  A bien des égards c’était une société rigide, autoritaire, machiste. Il n’y avait que dans l’espace public – et encore, au moment du vote…- que le citoyen avait vraiment son mot à dire. Pour le reste, dans l’entreprise, parfois au sein de son foyer, dans la conduite de sa vie, d’autres pouvaient prétendre décider pour lui.

Les gens n’ont plus envie qu’on leur dise ce qui est bon pour eux. La soif de participation, par le débat, l’interpellation, l’action collective…c’est quand même la bonne nouvelle de la drôle d’époque que nous sommes en train de vivre.

Pour le reste, comme tout édifice qui tombe, les Trente glorieuses laissent derrière elles quelques ruines et de la fumée.

Vos générations ont la lourde tâche de reconstruire le monde d’après. Je souhaite que le syndicalisme continue à être, comme il l’a toujours été au fil de l’histoire, un des artisans de cette reconstruction à vos côtés.

Les défis sont immenses : continuer à créer de la richesse dans un monde fini ; bâtir de nouvelles solidarités, ouvrir des opportunités pour tous ;

Refonder le projet européen, car l’Europe reste l’espace pertinent pour préparer l’avenir ;

Redonner, surtout, une définition plus profonde, plus durable, plus inclusive, à l’idée de progrès et au progrès social.

Quoi qu’il en soit, l’égalité et la liberté sont plus que jamais des objectifs désirables. L’émancipation reste le plus joli mot de notre vocabulaire commun. Et la fraternité le plus beau des chemins.

 

 

Une année qui doit compter !

Bonne rentrée à toutes et à tous ! J’espère que les vacances ont été bonnes pour chacun de vous…malgré les terribles attentats qui nous ont frappés à nouveau cet été, et malgré les dossiers sociaux qui n’ont pas marqué de trêve.

L’année qui vient sera évidemment très politique. Pour autant, elle ne devra pas être une année perdue. Les échéances électorales ne doivent pas être un prétexte au statut quo, car les salariés, les citoyens, attendent des actions et des résultats. Leur vie à eux n’est pas suspendue jusqu’en mai 2017. Notre rôle c’est de nous assurer que leurs attentes ne sont pas éclipsées par des polémiques stériles, et de nous battre pour obtenir, sans attendre, des améliorations concrètes. Il y a encore beaucoup de choses à faire. Les mesures obtenues dans la loi travail doivent maintenant être mises en œuvre : le compte personnel d’activité, la garantie jeunes, l’aide à la recherche d’un premier emploi, la protection des travailleurs du numérique. Nombreux sont les dossiers économiques et sociaux qui ne peuvent pas rester en attente : la loi sur le devoir de vigilance des multinationales, toujours pas adoptée par le Parlement ; le plan de formation de 500 000 demandeurs d’emploi supplémentaire ; les engagements en matière d’emploi et de formation en contrepartie du Pacte de responsabilité, sur lesquels le patronat doit maintenant rendre des comptes.

J’en appelle à la responsabilité de chacun. Plus personne ne comprend que notre pays s’enfonce dans des débats populistes hallucinants qui ne visent qu’à dresser les individus les uns contre les autres. Au lieu de trouver des solutions aux vrais problèmes, certains politiques préfèrent inventer des problèmes qui n’existent pas, et brandir des « solutions » qui sont en fait des impasses. Au lieu de proposer un projet pour l’avenir, ils alimentent le pessimisme, les peurs et les colères. Et ils prennent le risque de fracturer notre société déjà fragile.

Les difficultés économiques et sociales sont loin d’être derrière nous, le chômage se réduit trop lentement, et des milliers de personnes subissent encore la précarité. Pourtant il y a aussi de nombreuses initiatives positives qui se développent, qu’il faut valoriser et multiplier, en s’appuyant sur les opportunités ouvertes par la transition écologique par exemple.

Donc non, ça ne devra pas être une année d’hystérie et d’impuissance, de surenchère et d’immobilisme. Oui, il y a encore des choses à faire, encore des choses possibles, encore de l’espoir et des projets. La semaine dernière la CFDT faisait son université syndicale d’été sur le thème des solidarités. Voilà un sujet que nous souhaitons mettre à l’agenda du débat politique et médiatique, pour lequel nous ferons des propositions, avec tous ceux qui s’engagent  et qui partagent nos valeurs – dans le cadre du collectif « Places de la République » notamment.

Invité du Grand rendez-vous Europe 1 / Itélé / Les Echos

Retrouvez mon passage au Grand rendez-vous Europe 1 / Itélé / Les Echos. Cela a été l'occasion pour moi de rappeler que cette année d'élection présidentielle ne doit pas être une année blanche. Les français attendent des actions plus que des commentaires. 

 


Le Grand rendez-vous avec Laurent Berger par Europe1fr

Interview au Monde - 1er septembre 2016

Le climat politique est lourd, marqué par les compétitions en vue des primaires pour la présidentielle. En est-il de même pour le climat social ?

Le climat politique est dangereux. Je dis aux politiques : attention, ne jouez pas avec les allumettes près du gaz. Quand on voit les polémiques nées après les terribles attentats de l'été ou au sujet des burkini, il faut sonner l'alerte. Certains politiques sont en train de fracturer la société autour de débats, de tensions qui n'ont pas lieu d'être au détriment des vrais problèmes. Il n'est pas trop tard pour appeler la classe politique à un peu de maîtrise de sa parole.

Avec un chômage extrêmement élevé et une situation préoccupante dans plusieurs secteurs, le climat social est toujours tendu. Avec une croissance molle et une faiblesse d'investissements, le problème de l'emploi demeure. Nombre de salariés ont connu un été de chômage et de précarité et il y a des situations de pauvreté préoccupantes. La CFDT vient de tenir son université d'été sur le thème de la solidarité. Est-ce qu'on est capable de redire ce qui doit faire sens en termes de fiscalité, de partage des richesses, d'attention aux plus fragiles ou est-ce qu'on va en rester à de faux débats ? S'ajoute à cela, avec les suites du Brexit, un climat européen très incertain. Or cette crise peut être une opportunité pour l'Europe.

Dans quel sens ?

Il faut profiter de cette crise pour redonner de l'élan à l'Europe en termes d'investissements économiques et sociaux et sur la transition écologique. Et il faut rechercher des convergences sur des projets économiques et sociaux et sur une harmonisation fiscale.  

La CGT relance la contestation contre la loi travail et demande maintenant son abrogation. Va-t-elle avoir un début d'application ?

C'est le combat que la CFDT va mener. Il faut que les décrets sortent pour une application concrète des droits obtenus dans la loi travail. Il faut qu'on mette en place le compte personnel d'activité  (CPA) et qu'on poursuive la réflexion sur ce qu'il peut être à l'avenir. Cela devrait être un enjeu de l'élection présidentielle. Il faut développer la garantie jeunes. L'aide à la recherche du premier emploi est effective. Même un syndicat étudiant opposé à la loi travail, l'UNEF, s'est réjoui de son succès. Il y a aussi toutes les obligations de protection pour les travailleurs du numérique dont on a vu cet été qu'ils pouvaient être en situation très difficile. Il y a aussi la mise en œuvre du dialogue social dans les entreprises et dans les branches.

Vous avez porté un peu seul cette loi El Khomri qui reste très impopulaire. Regrettez-vous cet engagement ?

Évidemment non. La gestion du gouvernement a été un peu chaotique. Mais la CFDT s'est battue pour cette loi parce qu'elle créée de nouveaux droits pour les salariés en termes de sécurisation des parcours professionnels, avec le CPA, qui est le prémice d'une protection sociale plus performante pour tous les travailleurs, et qu'elle donne davantage de place à la négociation collective. On veut montrer par l'application concrète de la loi la justesse de notre combat. Je suis persuadé que quand tout se mettra en place, l'appréciation négative de cette loi sera loin derrière nous parce qu'elle est méconnue.  

Votre position a-t-elle été contestée dans vos rangs ? Quelle en a été la sanction dans les élections professionnelles ?

Elle a été débattue, comme dans toute organisation démocratique, mais elle n'a pas suscité, malheureusement pour ceux qui fraternellement nous le souhaitaient, de contestation. La CFDT fait une rentrée très sereine après un été où elle a été très présente auprès des saisonniers et des salariés des très petites entreprises (TPE). Nous avons toujours la même détermination à faire avancer les droits des salariés. Depuis le début de l'année, les élections professionnelles nous sont globalement favorables.

Vous comptez gagner la première place lors de la prochaine mesure de représentativité en 2017 ?

Cela dépendra des élections dans les TPE à la fin de l'année – Nous avons une grande campagne qui démarre avec des mobilisations sur tout le territoire – et nous allons aussi nous servir de l'enquête que nous allons lancer sur le travail.  Elle vise à avoir des réponses de plusieurs milliers de salariés sur la façon dont ils vivent leur travail. 

Le front réformiste qui s'est fissuré sur la loi travail a-t-il encore un avenir?

Plus que jamais il existe deux types de syndicalisme. J'assume un syndicalisme à la fois conscient des réalités vécues par les salariés et ayant une volonté de transformation sociale en obtenant pas à pas des avancées concrètes. C'est la différence avec un syndicalisme de témoignage ou de pure contestation qui promet des choses qui ne verront jamais le jour. Depuis plusieurs années on a rempli la besace des droits sociaux – complémentaire santé, droits rechargeables, limitation du temps partiel imposé, compte personnel de formation, CPA. La CFDT n'est pas seule, elle est avec la CFTC et l'UNSA. Ceux qui prétendent créer une troisième voie entre les syndicats purement contestataires et les réformistes vont aboutir à une impasse.

Vous visez la CFE-CGC ?

Oui. Dans les entreprises, ce qui fait la différence entre les syndicats, c'est la capacité à produire des avancées, des compromis positifs et pas seulement à être le relais d'un mal être vécu par les salariés. Il faut être à leur écoute – on n'est pas les derniers à râler et à se mobiliser – mais les salariés attendent d'abord des résultats. Le front réformiste existe. On N'est pas d'accord sur tout et on respecte la spécificité de chaque organisation mais il y a une volonté, avec la CFTC et l'UNSA, de travailler ensemble. Et il y a une place pour la CGC.  

La loi travail a accentué le clivage avec la CGT. Est-ce que vous jugez qu'il est encore possible de travailler avec elle ?

Quand on n'est pas d'accord, on ne ment pas aux salariés mais il n'est pas impossible de travailler avec la CGT si on partage des objectifs communs.  C'est le cas sur la lutte contre l'extrême droite ou la reconnaissance du syndicalisme et des corps intermédiaires. On peut avoir des revendications communes dans certaines entreprises. Et nous parlons encore ensemble...

Il n'y a pas de rupture ?

Non, il n'y a pas de travaux communs actuellement mais il n'y a pas de rupture. 

D'ici 2017 sera-t-il encore possible de négocier avec le Medef?

Quand on lit Pierre Gattaz on n'a pas l'impression qu'il le souhaite. Le problème du Medef ce n'est pas sa crise interne - sur laquelle je n'ai pas à me prononcer -, c'est sa crise de créativité. Il est enfermé dans son vieux logiciel : moins de règles, moins de contraintes, moins de coûts afin de « libérer » les investissements et l'emploi. Il fait au compte pénibilité, qui est une mesure de justice sociale, un procès en sorcellerie indigne d'une organisation patronale. Or on attend de lui qu'il reprenne la négociation sur l'assurance-chômage et qu'il fasse preuve de créativité, par exemple pour inventer le CPA de demain à travers une négociation. Au lieu de cela, le Medef est déjà dans une posture de lobbying post présidentiel. On ne peut pas mettre l'année qui vient entre parenthèses. Il faut une année utile pour les salariés. On ne peut pas attendre juin 2017, après les législatives, pour continuer à construire les protections dont on a besoin face aux transitions numérique et écologique. La responsabilité du patronat est extrêmement importante. Les partenaires sociaux n'ont pas, en septembre 2016, à entrer dans la campagne. Ce n'est pas notre rôle. 

Au vu de la lutte contre le chômage et contre les inégalités, quel bilan tiriez-vous du quinquennat de François Hollande ?

Sur le chômage, l'amélioration est lente. C'est un peu tôt pour dresser des bilans mais sur l'emploi il faut continuer à se battre, notamment sur le plan des 500 000 formations. Ce qui est préoccupant c'est le recul sous ce quinquennat du consentement à l'impôt. Il y a un péché originel qui est de ne pas avoir redit le rôle de l'action publique et la nécessité de la financer. L'absence de réforme fiscale est extrêmement dommageable. Il aurait fallu une réforme fiscale qui aurait permis de rendre l'impôt juste et valorisé au regard de ses effets pour les citoyens.

Depuis 2012, la démocratie sociale a-t-elle progressé ?

La démocratie sociale connaît des hauts et des bas parce que ce sont des acteurs, patronaux, syndicaux, politiques, qui la font vivre. En 2013, on a eu des avancées avec les accords sur la sécurisation de l'emploi et la formation professionnelles. Et il y a eu des conférences sociales où seuls les absents avaient tort. Après les acteurs – le Medef et certains syndicats - se sont un peu délités et il y a eu une volonté du gouvernement de faire autrement à certaines occasions. En ce moment, on est dans un bas sur le dialogue social. Cela ne veut pas dire que la méthode ne marche pas mais les acteurs doivent se responsabiliser. 

Comment jugez-vous les propositions sociales des candidats déclarés à gauche et surtout à droite ?

On ne va pas commenter les programmes de tous les candidats aux primaires. On n'aurait pas le temps car ils sont trop nombreux. Aujourd'hui, ils doivent être 35 candidats à l'élection présidentielle ! Ce qui m'inquiète le plus c'est l'idée que demain il suffirait d'un homme ou d'une femme providentiel et de quelques ordonnances pour que tout soit réglé. Je dis attention ! Notre pays vit de profondes tensions, des fractures. Il est un peu perdu et on aura besoin de beaucoup de délibérations collectives, de pédagogie, de débats. Je dis attention quand on dit que le fait syndical dans l'entreprise empêche le développement économique et la réforme. Tous ceux qui laissent croire que demain on pourrait se passer de présence syndicale dans l'entreprise ou la rendre moins facile – par exemple en mettant en cause ce que certains appellent le monopole syndical aux élections -, empruntent une voie dangereuse. Sur ce point, la CFDT s'opposera fortement.

Comment la CFDT va-t-elle se positionner sur l'élection présidentielle ?

Nous préparons nos positions sur certains sujets : la protection sociale, la fiscalité, l'emploi, le travail, le dialogue social, la transition écologique. Nous travaillons avec des associations (ATD-Quart Monde, FNE, la Mutualité, etc) dans un collectif qui s'appelle « les places de la République », pour faire des propositions partagées de la société civile. On interpellera sans doute les candidats mais je ne veux pas que la campagne connote toute l'année.

Allez-vous vous engager contre le Front national ?

La CFDT va être fidèle à sa ligne ni neutre ni partisane à l'égard des partis républicains. Mais elle va clairement affirmer que le Front national est un parti dangereux, pour les travailleurs, pour notre société et pour l'avenir. La CFDT n'aura pas d'états d'âme et j'espère qu'on le fera avec d'autres associations et organisations syndicales. Lutter contre le Front national requiert des partis dits de gouvernement qu'ils n'allument pas des controverses sur des sujets qui clivent notre société et stigmatisent une partie de la population. La CFDT ne sera pas dans le témoignage. Elle veut  être une force de mobilisation et de transformation sociale et montrer qu'un autre horizon est possible en France et en Europe.  

 

propos recueillis par Michel Noblecourt

Sur ce blog, je souhaite partager mes observations et ma façon de voir l’avenir. Ces réflexions se nourrissent de l’analyse de la CFDT, de ses propositions. Mais aussi des discussions avec les adhérents et militants de la CFDT, ainsi que les salariés et agents que je rencontre chaque semaine. Bienvenue !

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