Ma préface pour la note « Portrait(s) de travailleurs – Comprendre la qualité de vie au travail » de la Fabrique de l'Industrie

La Fabrique de l'Industrie m'a fait l'honneur de me demander de préfacer leur note « Portrait(s) de travailleurs – Comprendre la qualité de vie au travail » J'ai tenu à en partager le contenu avec vous ici. Pour lire l'intégralité de la note, vous pouvez le faire en cliquant ici 

Le travail, quelle que soit sa forme, garde un rôle structurant dans la vie de chacun. C’est un facteur essentiel d’émancipation et de cohésion sociale. Il participe à la construction de notre identité et de notre lien aux autres. C’est aussi la première source de création de richesse pour les entreprises. Le travail a pourtant perdu en visibilité dans le débat social comme dans le débat public, souvent confondu ou éclipsé par les questions d’emploi, qui ont pris légitimement une place prépondérante alors que le chômage reste massif.

Beaucoup de clichés et d’idées fausses sont véhiculés, alors que le travail est en perpétuelle transformation. Avec le numérique et la transition écologique, de nouvelles formes d’activité voient le jour, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise. Parallèlement, des formes d’activité plus traditionnelles perdurent : non, le taylorisme n’est pas encore dernière nous ! Si les réalités de travail se diversifient, une chose demeure cependant : le besoin des travailleurs d’être écoutés et de s’exprimer sur leur quotidien.

Toutes les initiatives qui contribuent à remettre le travail et les travailleurs au-devant de la scène sont donc à saluer, c’est le cas de ces « portraits de travailleurs » initiés par la Fabrique de l’industrie.

En décembre 2016, la CFDT a quant à elle lancé une grande enquête, à laquelle plus de 200 000 personnes ont répondu en quelques mois.

Nos deux initiatives montrent d’abord une chose : quand on écoute les gens parler de leur travail, les caricatures et les préjugés tombent rapidement. Le travail est un lieu complexe. Ça n’est pas tout noir ou tout blanc. Ce n’est « ni l’aliénation systématique, ni le nirvana pour tous» !

Plus des trois quarts des répondants à notre enquête disent aimer leur travail. Beaucoup s’y sentent utiles et en sont fiers. Leur engagement dans leur travail dépasse la seule contrepartie financière.

Mais cette fierté n’exclut pas les difficultés. Le travail peut être dangereux pour la santé, source de douleurs et d’anxiété. La pénibilité physique est toujours une réalité pour 44% des travailleurs. Et la note de La Fabrique met en lumière un profil d'"accidentés du travail" dont les individus font part de fortes tensions au travail. Avec les nouvelles technologies et la course perpétuelle au profit, l’intensification du travail est également une cause de mal-être.

La CFDT milite pour une approche préventive de la pénibilité. C'est cette dimension que nous défendons dans la mise en œuvre du compte pénibilité. C'est aussi pour cela que nous demandons la généralisation des négociations sur la qualité de vie au travail (QVT). L’étude de la Fabrique révèle qu’il y a peu d’intérêt à évoquer les différentes composantes du travail indépendamment les unes des autres. Cela donne un aperçu tronqué du travail, trop éloigné du ressenti des travailleurs. Négocier la QVT dans son ensemble permet au contraire d’examiner conjointement l’organisation du travail, ses conséquences sur la santé, la formation, l’égalité professionnelle…

Mais le mal-être au travail peut aussi provenir du manque d’autonomie. Près de la moitié des répondants à notre enquête Parlons travail estiment passer davantage de temps à rendre des comptes qu’à travailler ! Beaucoup ont l’impression de pouvoir être remplacés par une machine. Ces situations sont sources de dévalorisation pour le travailleur et pour les entreprises, ce sont des potentiels de travail sous-estimés.

Plus d'autonomie ne doit pas signifier être livré à soi-même et responsable de tout, sous peine de créer plus de pression et d’insécurité encore, comme le montre la note de la Fabrique. Mais il est important que les travailleurs puissent retrouver les marges de manœuvre nécessaires pour effectuer leur travail. Il faut faire évoluer le management vers des pratiques plus coopératives, s’appuyant sur les compétences de chacun et sur un collectif de travail. Le modèle de l’entreprise hyper hiérarchisée et verticale a fait son temps. Dans les entreprises, comme dans les administrations ou les collectivités locales, les travailleurs attendent davantage de lieux d’expression sur leur travail et sur son organisation.

Mais au-delà de pouvoir s’exprimer, ils veulent pouvoir peser sur leur quotidien au travail et sur l’avenir de l’entreprise. C’est le sens de l’engagement de la CFDT pour un réel dialogue économique et social dans les entreprises. Par les instances représentatives du personnel comme dans les négociations, la vie des salariés doit compter dans les entreprises.

Dans ce monde en plein bouleversement, les entreprises ne doivent pas s’y tromper : celles qui tireront leur épingle du jeu seront celles qui feront de l’engagement et des savoir-faire de leurs salariés l’atout de leur réussite, une réussite basée sur l’émancipation, la reconnaissance et le respect des travailleurs.

Un exemple de dialogue social au service de l’emploi et de la compétitivité

Ce jeudi 7 septembre, j’ai rencontré à Chartres l’équipe CFDT de l’entreprise Novo Nordisk, qui fabrique des cartouches et des stylos d’insuline. Ce sont des élus motivés, qui ont les pieds sur terre et qui s’engagent au quotidien par le dialogue social pour améliorer les conditions de travail des salariés de l’entreprise. 

Laurent Nordisk Blog

Le 10 février dernier, la section CFDT a négocié et signé un accord sur l’organisation et la durée du travail. La direction visait à augmenter la productivité du site en vue d’intégrer de nouvelles lignes de production. L’action de la CFDT a permis d’intégrer à cet accord la création d’emplois et l’investissement dans de nouvelles infrastructures pour les salariés. Cet accord a ensuite été soumis aux salariés qui l’ont approuvé à 64,48%.

Voilà un bel exemple de la vision moderne et constructive du dialogue social portée par la CFDT. Il ne s’agit pas de nier les intérêts divergents qui existent dans l’entreprise, ni de bloquer toute évolution. Il s’agit de réunir autour de la table les différents acteurs pour leur permettre de réfléchir à des solutions justes pour les salariés et efficaces pour l’entreprise.

Bien sûr, cela nécessite au préalable de créer les conditions d’un dialogue social équilibré et loyal,  de s’assurer que les acteurs négocient à armes égales. Et pour cela, la présence syndicale est essentielle. Un syndicat permet aux représentants du personnel de compenser le lien de subordination qui les lie à leur supérieur. Un syndicat, c’est de la formation, des conseils économiques, sociaux, un soutien matériel et humain. C’est aussi une vision globale de l’entreprise et de la branche d’activité, ce qui exclut la défense corporatiste d’une profession.  

La CFDT défend un dialogue social de qualité et régulier au sein de l’entreprise. L’information, l’échange sincère et loyal permet d’anticiper au mieux les difficultés à venir et d’y faire face sans casse sociale. Sur un marché mondialisé et considérant les transitions que nous vivons, aussi bien numérique qu’écologique, il n’est pas anormal qu’une entreprise ait besoin de revoir son organisation. Ce qui est inacceptable c’est que ces mouvements se décident sans les salariés, par une décision unilatérale de l’employeur. Les travailleurs sont la principale richesse de l’entreprise, ils doivent pouvoir prendre part à ces décisions stratégiques. C’était le sens de nos propositions pour un renforcement de la place des salariés dans les Conseils d’administration ou pour d’avantage de codécision dans les entreprises sur des sujets tels que l’utilisation des subventions publiques, l’évolution des compétences, la rémunération des dirigeants ou l’organisation du travail.

Nous continuons à peser auprès du gouvernement pour que les représentants du personnel aient les moyens d’effectuer leurs missions correctement, que ce soit en termes d’heures de délégation ou de nombre de mandat.                                                                                              

Le dialogue social n’est pas une épine dans le pied de l’employeur, bien au contraire. Aujourd’hui, suite à cet accord chez Novo Nordisk, 350 emplois ont été créés, un restaurant d’entreprise construit et l’entreprise est restée leader mondial sur le marché de l’insuline.

Par le dialogue social, la qualité de vie au travail peut être améliorée, l’emploi et la compétitivité de l’entreprise préservés. Les militants de la CFDT le prouvent au quotidien. 

Invité de la matinale France Info : Mardi 12 septembre

Laurent France Info

J'étais ce mardi 12 septembre l'invité de Bruce Toussaint et Jean-Michel Apathie sur France Info pour évoquer les ordonnances qui réforment le code du Travail. L'occasion de rappeler que si la CFDT n'appelle pas à la manifestation, elle reste opposé aux mesures annoncées et compte peser sur les décrets et les débats à venir. 

 

Interview dans Le Monde sur la réforme du code du travail

Interview parue dans Le Monde le 31 août 2017.

Comment jugez-vous le contenu des ordonnances ?

La CFDT n’était pas demandeuse d’une réforme du code du travail mais d’une évaluation de celles menées par les précédents gouvernements. Le président de la République avait annoncé ce projet et il est donc légitime à le faire. Nous sommes entrés dans la concertation de façon loyale, en faisant des propositions. La CFDT y voyait une occasion d’avancer vers la codécision dans l’entreprise ou le renforcement de la présence de représentants des salariés dans les conseils d’administration. Au final, nous sommes déçus. Peu de nos propositions ont été retenues. Nous avons le sentiment que l’on reconnaît la présence syndicale a minima sans lui donner les moyens de se déployer. Le gouvernement a raté le coche. Il y a une occasion manquée sur le renforcement du dialogue social et par ailleurs des dispositions négatives pour les salariés.

Lesquelles ?

Nous désapprouvons, par exemple, le choix du gouvernement de privilégier le périmètre national et non plus mondial pour apprécier les difficultés d’une multinationale qui voudrait licencier. Il n’y aura pas de possibilité réelle de déceler une éventuelle duplicité de l’entreprise. Il y a aussi un dispositif de plan de départs volontaires mis en place en dehors des plans sociaux qui peut avoir un impact grave sur l’emploi des seniors.

Quelles sont les avancées de ce texte ?

La concertation sur l’articulation entre négociations de branche et d’entreprise a été productive et la position finale est intelligente. On est dans la philosophie d’un code du travail qui protège, avec des accords de branche qui offrent une protection conventionnelle adaptée aux secteurs professionnels et des accords d’entreprise qui permettent de coller à ses spécificités. A une seule condition : que l’on s’interroge sur la façon dont se passe le dialogue dans l’entreprise selon la taille. C’est là où le gouvernement a raté sa cible : il n’y a pas eu un renforcement du dialogue social. Plus encore, en l’absence de mandatement syndical dans les entreprises de moins de onze salariés, il y a un risque énorme de voir la situation des travailleurs relever de décisions unilatérales de l’employeur.

Sur la barémisation des indemnités prud’homales, qui était un point très important pour la CFDT, vous avez obtenu des aménagements ?

La CFDT était contre sur le principe, elle continue de l’être. Nous nous sommes battus pour que le plancher ne soit pas la moitié d’un mois. S’il est de trois mois pour un salarié, c’est mieux. Nous avons aussi obtenu un élargissement des exceptions à cette barémisation : il y a évidemment celles pour harcèlement et discrimination mais aussi pour toute atteinte aux libertés fondamentales. C’est important. Et si la CFDT ne l’avait pas demandé, avec d’autres syndicats, il n’y aurait pas d’augmentation des indemnités de licenciement.

Qu’en est-il de la fusion des instances représentatives du personnel ?

La CFDT voulait que cette fusion soit laissée à la négociation dans chaque entreprise pour avoir des instances représentatives du personnel adaptées à leur besoin. Cela aurait été cohérent avec le renvoi à la négociation d’entreprise de beaucoup d’autres sujets. Même si l’ensemble des prérogatives des comités d’entreprise, délégués du personnel et comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail sont préservées, il aurait été plus intelligent de laisser de la souplesse. Ce qui nous inquiète désormais c’est le nombre d’élus dans l’instance unique et les heures de mandat pour exercer leur responsabilité.

Y a-t-il encore une possibilité d’avancer sur les moyens des syndicats ?

Sur les moyens, ce n’est pas dans les ordonnances, c’est dans les décrets. Cela va nous mobiliser dans les jours à venir car les choses ne sont pas figées. Une de nos inquiétudes concerne la possibilité pour les représentants syndicaux de recourir à des experts pour éclairer leur positionnement.

Le gouvernement a-t-il tenu compte d’un certain nombre de lignes rouges syndicales ?

Oui, car nous avons travaillé avec FO et la CFTC pour qu’un certain nombre de points, qui auraient été néfastes pour les salariés, ne soient pas actés, comme sur le seuil de déclenchement d’un plan de sauvegarde de l’emploi ou un délai très court de recours aux prud’hommes. Quant au référendum d’entreprise à l’initiative de l’employeur, il ne sera possible qu’avec un accord préalable de syndicats représentant 30 % des salariés. Cette concertation a montré que le patronat a une vision passéiste du dialogue social et du syndicalisme. Il y a une sorte de malédiction française où l’on considère que le bien-être des salariés serait contradictoire avec la performance économique. Et une malédiction du dialogue social hexagonal où la vision de l’entreprise reste dogmatique. Le gouvernement n’a pas fait le choix d’aller vers une modernisation qui permette d’allier à la fois performance économique et qualité du travail. C’est un élément de désaccord et une déception profonde. Comme si les représentants des salariés étaient vus comme un mal nécessaire. Le gouvernement a-t-il compris que le syndicalisme réformiste, dans sa diversité, est aujourd’hui majoritaire en France ?

Le gouvernement a-t-il oublié sa « révolution » promise ?

Si vous parlez de la logique libérale qui paraissait la sienne au départ, je dirais oui car ce n’est pas la casse du code du travail que certains ont annoncée. Et nous avons contribué à ce que cela ne soit pas le cas. Mais ce qui me gêne c’est que le gouvernement a raté le coche pour moderniser les relations sociales en France et avancer vers une forme de démocratisation de l’entreprise.

Comment qualifieriez-vous le climat social et politique de cette rentrée ?

Il y a une forme d’incompréhension et de paradoxe. On a vécu un été où on a des chiffres de la relance économique plutôt porteurs d’espoirs pour les créations d’emploi. Et une progression des inégalités. C’est ce moment-là que choisit le gouvernement, complètement à contretemps, pour annoncer la baisse des APL [aide personnalisée au logement] et une rupture brutale avec la logique des contrats aidés. La baisse de popularité de l’exécutif n’est pas surprenante. Je l’avais dit au président de la République après son élection : il faut des politiques à hauteur d’homme, empreintes de justice sociale. Or j’ai l’impression que c’est l’inverse qui a été fait durant l’été. Après l’élection d’Emmanuel Macron, il y avait une attente de modernisation et un certain optimisme. Et on annonce aux Français qu’ils doivent se serrer la ceinture. Il y a des logiques budgétaires qu’il faut parfois poursuivre mais ça ne peut pas se faire en tapant sur les plus fragiles.

Pourquoi êtes-vous opposé à la baisse du nombre de contrats aidés ?

Cela me met dans une colère noire. Les contrats aidés correspondent à des postes utiles à lapopulation et, s’ils sont bien ciblés sur les plus fragiles et accompagnés d’une formation, ils permettent un retour à l’emploi. L’approche qui a été faite est insupportable parce qu’on n’a jamais entendu un responsable politique parler de la personne, de celle qui grâce à un emploi aidé retrouve de la dignité et un parcours professionnel. C’est une faute très grave. Sur cette question, comme sur la baisse des APL, j’appelle le gouvernement à revoir sa copie. Et qu’en 2018 il maintienne l’effort collectif pour les contrats aidés.

Approuvez-vous Emmanuel Macron quand il met la pression sur la Pologne pour modifier la directive sur les travailleurs détachés ?

La CFDT soutient la démarche du président, comme la Confédération européenne des syndicats. Nous sommes d’accord avec le discours sur le renforcement de la directive, la prise en compte des conditions de logement, de transport, de protection sociale, de nourriture et la lutte contre les escroqueries et l’exploitation à laquelle elles donnent lieu. A ce moment-là, Emmanuel Macron donne du sens, quand il dit que l’Europe ne peut pas se construire sur le dumping social et qu’il parle des gens. C’est pour cela que je dis dans cette rentrée, attention, il faut du sens mais surtout remettre l’humain et la réduction des inégalités au coeur des politiques menées.

Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, a annoncé mercredi que son organisation ne participerait pas, comme la CDFT, à la manifestation de la CGT le 12 septembre. Vous ne changerez pas d’avis malgré votre déception concernant la réforme du code du travail ?

Non. Lorsqu’on va dans la rue, on le décide ensemble, on ne répond pas à une convocation. La CFDT a fait le choix de peser dans la concertation et elle a bien fait car cela a permis de contrer des mesures négatives. La CFDT n’ira pas le 12 septembre. L’important dans une mobilisation syndicale, c’est son débouché. Celui de la CFDT est de renforcer la présence syndicale dans les entreprises. C’est dans les entreprises que nous allons nous mobiliser en redoublant d’effort pour démontrer l’utilité du syndicalisme.
Nous allons aussi rencontrer les autres syndicats. Et surtout, le 3 octobre, la CFDT réunit 10 000 de ses militants d’entreprises à Paris, ce sera une bonne occasion de montrer la vivacité du dialogue social. Enfin, on va s’adresser directement aux salariés en leur disant que demain encore plus qu’aujourd’hui ils auront besoin de la présence syndicale.

Est-ce une défaite pour la CFDT ?

En aucune façon. Nous avons fait notre travail de syndicaliste. La CFDT va continuer à être combative, à s’investir dans les entreprises, à porter ses revendications au niveau national. Le volet sécurisation des parcours professionnels arrive. Nous voulons reparler du compte personnel d’activité qui a disparu des radars, d’un vrai contrat d’insertion, de l’accompagnement des personnes exclues de l’emploi, de la lutte contre la pauvreté, de l’accès à la formation professionnelle. Il y aura aussi la question de l’assurance-chômage. Si le gouvernement réduit la protection des salariés, la CFDT s’y opposera.

L’épisode des ordonnances augure-t-il mal de la suite ?

Pas forcément. La CFDT n’a jamais été dans la cogouvernance. Elle n’est ni dans l’opposition ni une force d’appoint. Elle est libre, autonome, indépendante, et elle se positionne sur les contenus. Mettre en oeuvre son programme, c’est normal, c’est la légitimité démocratique mais la campagne présidentielle a montré de profondes fractures. La ligne à suivre doit être la réduction des inégalités qui minent la société française. Faire des politiques à hauteur du porte-monnaie de l’Etat ne peut pas être la seule clé d’entrée. Si on ne remet pas de la justice sociale, de l’attention aux plus fragiles, du sens et des valeurs, on se perd. Et si on se perd, je ne sais pas quelle sera la situation sociale dans trois ou six mois. Donc je dis au gouvernement : écoutez-nous davantage, plus que sur les ordonnances où notre vision de l’entreprise n’a pas été entendue.

Propos reccueillis par Raphaëlle Besse Desmoulière et Michel Noblecourt

Attention à la justice sociale !

Interview publiée par Paris Match, le 12 juillet 2017.

Jugez-vous nécessaire cette réforme du code du travail, un an seulement après la loi El Khomri ?
Après les lois El Khomri, Rebsamen, et de sécurisation de l’emploi, il aurait été pertinent d’évaluer les dispositifs déjà mis en place. Mais notre pays ne parvient jamais à faire le bilan des lois successives. Ceci dit, le président de la République a été élu après avoir promis de mener cette réforme, nous devons donc faire avec.

Permettra-t-elle de créer massivement des emplois ?
Je ne le pense pas. Seuls deux éléments le permettent. D’une part, des investissements intelligents sur les enjeux de demain, comme les transitions numérique et écologique, pour créer une économie performante par sa capacité à innover et à faire face aux transformations du monde. D’autre part, l’élévation des compétences et un meilleur accompagnement des salariés dans leurs parcours professionnels. C’est tout l’objet du Compte personnel d’activité que la CFDT a défendu et que le gouvernement devrait développer davantage.

Les chefs d’entreprises jugent pourtant qu’elle aidera à lever des verrous…
Il faut arrêter. Ces verrous sont surtout dans la tête de quelques responsables d’organisations patronales. Certains d’entre eux ont été levés avec la création de la rupture conventionnelle, avec la négociation des plans sociaux, avec le raccourcissement du délai de recours aux prud’hommes de cinq ans à un an. A chaque fois, les responsables patronaux se sont livrés à une course à l’échalote pour demander davantage de souplesse et le chômage n’a pas baissé pour autant. Ainsi, plafonner à un bas niveau les indemnités prud’homales entraînera une vague de licenciements, puisque les entreprises commenceront par purger. Voilà pourquoi la CFDT se battra sur la hauteur du plafond. Nous demandons aussi un relèvement des indemnités légales de licenciement qui sont parmi les plus basses d’Europe.

La méthode des ordonnances prises pendant l’été n’est-elle pas un moyen de vous contourner ?
La CFDT veut peser dans les discussions, donc je me refuse à manier la mauvaise foi. Des concertations approfondies ont lieu en ce moment. Fin août, quand les projets d’ordonnances auront été écrits, je demande une réunion multilatérale pour que nous puissions avoir un débat franc. Nous prendrons alors position.

L’Assemblée nationale est-elle ainsi transformée en simple chambre d’enregistrement, comme le regrettent des députés ?
Ce n’est pas à cause des ordonnances ni de la loi d’habilitation, mais de la façon dont les parlementaires s’organisent. Mais c’est leur problème, pas le mien. En tant que citoyen, je pense qu’il est nécessaire qu’un débat ait lieu au sein du Parlement.

Avez-vous obtenu satisfaction sur certains points?
Sur l’articulation entre la négociation d’entreprises et celle de branches, le « premier bloc », les organisations syndicales ont été entendues. Le rôle des branches a été renforcé, ce qui n’était pas prévu au départ. Dans certains domaines, les branches pourront se saisir de certains sujets. Et les négociations d’entreprise pourront avoir lieu notamment sur l’organisation du travail. Sur le « deuxième bloc » qui concerne la présence syndicale et le fonctionnement des instances représentatives du personnel, je dis attention. On ne peut pas vouloir développer le dialogue social dans l’entreprise et réduire juridiquement les prérogatives du syndicalisme. Si ce choix est fait, la Cfdt s’y opposera fortement. Quand j’entends Pierre Gattaz dire qu’il faut moins de réunions et moins de syndicats, je lui réponds que je suis favorable au renforcement du dialogue social dans l’entreprise pour trouver des solutions adaptées à chacune d’entre elles ; mais cela ne peut pas se faire sans présence syndicale.

La CGT appelle à une journée d’action le 12 septembre prochain, elle dénonce le démantèlement de 120 ans de droit du travail. Est-il exclu que la CFDT la rejoigne ?
La CFDT est la première organisation syndicale dans le privé. Si elle doit se mobiliser, elle en discutera avec les autres, mais elle ne rejoindra pas une date préemptée par une organisation dans son coin. Tant que les discussions sont ouvertes, nous jouons le jeu. Prendre d’emblée position empêche de peser sur les discussions en cours. Ce n’est pas le choix de la CFDT. Nous n’excluons rien pour la rentrée, mais nous ne serons à la remorque d’aucun parti politique ni d’aucune organisation syndicale.

Les fonctionnaires sont stigmatisés
Le gouvernement rétablit le jour de carence pour les fonctionnaires supprimé sous François Hollande. Cette mesure est-elle juste?
Puisque les finances publiques sont dégradées, il faut que le budget soit maîtrisé. Mais pourquoi agir sur le point d’indice et le jour de carence des fonctionnaires ? Les fonctionnaires sont stigmatisés, considérés comme une variable d’ajustement, alors qu’ils permettent au pays de maintenir sa cohésion sociale. La logique comptable gouvernementale traduit une certaine fainéantise. Je veux bien discuter du jour de carence, à condition que l’on parle aussi de la création d’une complémentaire santé payée par l’employeur, comme dans le privé, et des raisons d’un certain absentéisme qui s’explique parfois par leurs conditions de travail. Il faut arrêter cette culpabilisation systématique des fonctionnaires et le discours : ‘vous coûtez cher et vous ne travaillez pas assez’.

Le gouvernement veut modifier le compte de prévention de la pénibilité. Est-ce un détricotage de cette mesure à laquelle vous tenez ?
Le patronat essaie de faire croire à ses troupes que ce compte aurait disparu, c’est faux. Six critères sont maintenus, dont le bruit, alors que beaucoup se sont mobilisés pour qu’il ne soit plus pris en compte. Le président de la République avait annoncé pendant sa campagne qu’il suspendrait ce dispositif, ce n’est pas le cas. La Cdft n’est pas pour rien dans ce revirement : nous avons alerté sur les dangers d’une disparition de cette mesure de justice sociale. Je regrette néanmoins que l’évaluation de trois critères soit laissée à un médecin puisque cela ne concernera que les salariés déjà inaptes. La CFDT regrette également que le financement ne soit plus principalement pris en charge par les entreprises qui font le plus subir de pénibilité à leurs salariés. Ce dossier a été mal géré depuis le début. Il est certes complexe, mais jamais son sens n’a été expliqué, alors qu’il s’adresse à des salariés qui meurent plus tôt ou vieillissent en mauvaise santé à cause de leurs conditions de travail.

Une information judiciaire vient d’être ouverte dans l’affaire Business France, qui était alors dirigé par Muriel Pénicaud, l’actuelle ministre du Travail. Peut-elle toujours mener les discussions ?
Mon appréciation de la ministre du Travail n’a pas changé depuis sa nomination, c’est quelqu’un qui connaît bien ses sujets. Pour le reste, je n’ai aucun commentaire à faire.

Vous attendez-vous à une rentrée sociale agitée ?
Je me demande surtout si le gouvernement va enfin développer un discours d’empathie et prendre des mesures concrètes envers ceux qui souffrent le plus dans la société. Va-t-il lutter contre la pauvreté, contre la précarité, contre les inégalités territoriales, contre les conditions de logement dégradées ? Deux millions d’enfants grandissent sous le seuil de pauvreté, de nombreux jeunes vivent un parcours du combattant pour entrer sur le marché du travail… J’attends des mesures concrètes. Pour l’instant, j’observe un déséquilibre dans la politique du gouvernement, qui envoie trop de signaux qui ne vont pas dans le sens de la justice sociale. Je dis attention ! Il n’y a aucun projet en faveur de la jeunesse, du renforcement des services publics dans les zones rurales. J’ai proposé au Premier ministre une incitation forte des entreprises à intégrer des demandeurs d’emploi longue durée. Même si la situation économique s’améliore, ceux qui sont au bord du chemin vont avoir du mal à se relever. La question des inégalités sociales et territoriales est posée au gouvernement, ce doit être la priorité.

Comment jugez-vous les deux premiers mois de la présidence Macron ?
Force est de constater qu’en politique étrangère et européenne, les choses avancent et c’est bon signe. La volonté de faire face aux transitions écologiques et numériques me semble bienvenue. Mais nous sommes dans une période politique nouvelle, je pense que l’enjeu des prochaines semaines est de ne pas oublier de mener des politiques à hauteur d’hommes, qui soient comprises par tous afin que l’espoir ne cède pas la place à la défiance et à la déception. J’ai dit au président de la République que nous étions sur une poudrière. Les inégalités et les mécontentements qui se sont manifestés lors des élections n’ont pas baissé. L’équité et la justice seront les juges de paix.

Les sympathisants CFDT ont massivement voté pour Macron. Cela vous condamnerait-il pas à une certaine bienveillance ?
Ni allié docile, ni opposant de principe. C’est la ligne que j’ai définie dès le lendemain de l’élection. Nous serons exigeants et constructifs.

Les partis traditionnels sont à terre. Les organisations syndicales seront-elles les prochaines victimes de l’effet Macron ?
Je suis convaincu depuis longtemps que le syndicalisme sera soumis aux mêmes tensions, à la même défiance, que toutes les institutions. Comme les autres, il est mortel. Il doit faire sa mue et prouver son utilité. Si la CFDT est devenue la première organisation syndicale dans le privé, c’est sans doute car elle répond aux préoccupations des travailleurs. La CFDT ne transigera pas sur ses valeurs d’émancipation, de démocratie et de justice sociale - elle l’a montré dès le soir du premier tour ; et si elle reste en même temps capable de faire face aux attentes des travailleurs, alors elle a de beaux jours devant elle.

La hausse de la CSG a été confirmée pour financer la suppression des cotisations salariales sur l’assurance-maladie et l’assurance-chômage. Cette mesure vous satisfait-elle ?
Nous sommes favorables à un transfert de plusieurs cotisations, notamment celles pour les familles, vers la CSG. Mais nous sommes réservés sur le fait que l’assurance-chômage bascule vers la CSG. Je ne crois pas que la CSG puisse financer un revenu de remplacement comme l’allocation chômage. Nous voulons une complémentarité entre l’Etat et les partenaires sociaux pour gérer l’assurance-chômage. Le risque est grand que l’indemnisation des chômeurs baisse. Je suis inquiet pour leurs droits.

Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie, a déclaré « sortons une fois pour toutes de la lutte des classes ». Partagez-vous son injonction ?
Le terme « lutte des classes » ne me semble pas adapté à la réalité d’aujourd’hui. En revanche, que les intérêts diffèrent entre ce qui relève du capital et du travail, entre ce qui relève de l’employeur et des travailleurs, c’est certain. D’ailleurs une société qui n’accepterait pas des intérêts divergents en son sein et qui ne s’organiserait pas pour qu’ils se confrontent afin de trouver des compromis se trouverait dans une impasse démocratique.

Sur ce blog, je souhaite partager mes observations et ma façon de voir l’avenir. Ces réflexions se nourrissent de l’analyse de la CFDT, de ses propositions. Mais aussi des discussions avec les adhérents et militants de la CFDT, ainsi que les salariés et agents que je rencontre chaque semaine. Bienvenue !