"IL FAUT UNE INFLEXION SOCIAL" - mon interview parue dans le JDD du 27 janvier 2019

Publié le 28/01/2019 à 11H52

Le leader du premier syndicat français, qui prône un pouvoir moins vertical et une politique plus sociale, pointe la « responsabilité » du chef de l'État dans la crise actuelle

Avez-vous eu des contacts avec le président de la République depuis le 10 décembre ?

Non, aucun. Mais ça n'est pas le sujet. Le vrai sujet, c'est ce débat, cette ouverture des fenêtres pour changer les choses, avoir plus de justice sociale et fiscale. Et surtout, son issue.

 

Signifie-t-il un changement de méthode, selon vous ?

Malgré une lettre dont on peut contester la teneur sur certains points, comme la fiscalité, qui n'est abordée que sous l'angle du trop-plein de dépenses et d'impôts, et l'absence de référence au pouvoir d'achat, ce débat offre une possibilité d'expression. A nous de nous en saisir sans être comptables de ses résultats.

 

Emmanuel Macron écoute-t-il davantage ?

Ne me demandez pas de commenter le match avant la fin ! Le 17 novembre, j'ai appelé à un Pacte social de la conversion écologique. Nous n'avons pas été écoutés. Les violences ont ensuite éclaté. Le 10 décembre, le Président a annoncé des mesures en faveur du pouvoir d'achat et l'organisation d'un grand débat. Cette consultation n'est pas la nôtre. La démocratie politique, représentative ne peut suffire. Il faut aussi écouter davantage les citoyens. Au milieu, 11 y a la démocratie sociale. Je n'ai pas envie de polariser autour de la personnalité du président de la République. Qui va prendre ses responsabilités pour trouver une issue à cette crise alors que le pays est en pleine hystérisassions ? La CFDT est prête à jouer son rôle. Si cette sortie se fait de façon unilatérale ou personnelle, ce sera très dangereux.

 

Vous appelez à un « Grenelle du pouvoir de vivre ». Avez-vous eu une réponse ?

Non, mais tant que je n'en ai pas reçu, je ne renonce jamais. Cet appel à un Grenelle est essentiel car cette crise pointe le pouvoir de vivre, de se déplacer, d'accéder à la parole, aux transports, au logement... Si le gouvernement repart dans son coin, on n'aura rien réglé. À plusieurs reprises, vous avez tiré la sonnette d'alarme. Sans être entendu... En mai 2017, j'avais rédigé une lettre ouverte à Emmanuel Macron, dans laquelle je le mettais en garde contre la tentation de l'isolement. Je lui disais déjà de partager le pouvoir. Il a fait le contraire et on en paie collectivement le prix. Aujourd'hui s'offre à lui une deuxième chance : celle d'avoir une pratique du pouvoir moins verticale et de mettre en place des politiques sociales plus fortes. Si le gouvernement ne saisit pas cette occasion de construire un pacte social et écologique, il aura une lourde responsabilité dans la montée des extrêmes. Il est légitime à faire des propositions. Mais pas tout seul.

 

Cette pratique du pouvoir est-elle à l'origine de la colère sociale actuelle ?

Elle l'a accélérée. Ce sentiment que rien n'existe entre le pouvoir et le peuple a provoqué un retour de balle. Le Président porte une responsabilité, il y a eu défaillance.

 

Les syndicats se sont aussi coupés de la population...

La défiance touche toutes les institutions, y compris la presse ! Il y aura un « après Gilets jaunes » car cette crise bouscule tout le monde quant à sa relation aux citoyens et à l'exercice de sa propre responsabilité. Nous n'avons pas attendu les Gilets jaunes pour agir au service des travailleurs. Nous devons rendre plus visible ce que l'on obtient et revoir nos pratiques syndicales. Au travail comme dans la société, l'attente est la même : une meilleure répartition des richesses et un partage du pouvoir. Imaginez un pays sans corps intermédiaires ni associations, il irait beaucoup plus mal. Alors, oui, on peut nous dire que la participation est en baisse aux élections professionnelles, que le taux de syndicalisation est faible même si la CFDT a 623 000 adhérents... Et les politiques, alors? Nicolas Sarkozy a échoué au deuxième tour de l'élection présidentielle de 2012, François Hollande ne s'est pas représenté en 2017, Emmanuel Macron est contesté au bout d'un an et demi. A quoi riment ces petites comparaisons mesquines? Arrêtons de dénigrer les corps intermédiaires ! Notre démocratie, il faut la faire respirer.

 

Comment sortir de la crise ?

Il faut partager le pouvoir et associer davantage les corps intermédiaires ainsi que les citoyens. Il y a donc une question de méthode et de priorités : justice fiscale, transition écologique, répartition des richesses, démocratie participative. Je ne fais pas de l'ISF un totem, mais il faut que les plus hauts revenus soient davantage mis à contribution. Nous devons éteindre collectivement l'incendie. On ne peut pas vivre dans une société hystérisée. Portons des discours responsables. J'assume d'avoir dit que l'extrême droite manipulait les Gilets jaunes, qu'imposer le port d'un gilet était totalitaire. Chacun doit arrêter de jouer sa partition. Si le gouvernement est capable d'entendre, tant mieux. Sinon la crise s'aggravera.

 

C'est à rebours de ce qui a été fait ?

Le président de la République n'a plus le choix. Il faut une inflexion avec des politiques sociales qui réduisent les inégalités, redonnent du pouvoir d'intervention aux citoyens. Je ne veux pas que la France ressemble à l'Italie ou à la Hongrie, Et il y a un risque. On ne peut plus se parler sans s'agresser. La première chose que je ferai quand je ne serai plus secrétaire général, c'est de quitter Twitter ! Quand la nuance disparaît, l'intelligence recule, la violence essaime et devient légitime. J'en appelle à l'apaisement. Je ne serai pas de ceux qui prônent le durcissement pour mieux s'enterrer dans des certitudes. Je veux participer à ce que notre pays soit plus juste et fraternel.

 

UN FRONT SYNDICAL POUR LE GRAND DÉBAT

Pour peser dans le grand débat, Laurent Berger compte présenter avec d'autres organisations comme l'Unsa, la CFTC et la Fage, ainsi qu'une vingtaine d'associations (Fondation Abbé Pierre, ATD Quart Monde, France Nature Environnement. . .) des propositions communes. Un séminaire de travail aura lieu mi-février. D'ores et déjà, « nous réclamons un bouclier de services publics et un moratoire sur les fermetures, mais aussi une contribution plus forte des plus riches », souligne le leader cédétiste. »

 

Emmanuelle Souffi